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mardi 16 octobre 2012

Fabienne Jacob - L'averse

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Septembre 2012 - 135 pages puissantes!

A l'hôpital, la machine qui assure les fonctions vitales de Tahar va être débranchée sous peu. Lui, l’Algérien arrivé en France à l’âge de quinze ans est entouré de quatre personnes. Toutes françaises. Sa femme à  l’amour sans bornes,  leur fils prisonnier du silence, son un beau-père qui radote la même prière chrétienne. Et Becker connu au village alors qu’il était sous les drapeaux.

Tahar va mourir. Plongé dans les limbes de l’inconscience,  sa vie lui revient. Par fragments, ordre décousu d’évènements ou de simples faits. Son pays avec son soleil qui domine le djebel,  les couleurs de la terre, la classe de l’école où la carte de l’Algérie côtoyait celle de la France, Madame Bayeux l’institutrice dont  la robe laissait voir la peau laiteuse des bras, zones du corps cachées par les femmes de son pays, un camarade français qui l’invitait chez lui où tout  était si différent, son amie Souad avec qui il gardait les bêtes. Mais la guerre existe bel et bien même si au village, elle semble se résumer  à la  présence des soldats. Elle rattrape l’existence de Tahar, la bouleverse. Le garçon passe de plus en plus de temps en compagnie des soldats. Il leur apprend à prononcer sa langue, les  divertit, devient leur mascotte et se prend pour un français. Débarqué en France,  il y aura la promiscuité des foyers mais aussi  les  jeunes filles qu’il aimait tant regarder. Toute sa vie,  il aura tout fait pour paraître français, le plus français possible.  L’histoire de Tahar ne se cantonne pas à ses pensées.Sa femme, son beau-père dont la mémoire plie et déplie la même prière, son ami Becker se souviennent aux-aussi. Leurs voix complètent le tableau ou  l’éclairent d’un autre point de vue.
Son épouse fermera les yeux sur ses infidélités et respectera son silence sur son passé. Une jeune fille au tempérament fort pour faire accepter à ses parents son mariage avec un Algérien à la fin des années soixante. La mémoire vermoulue du beau-père laisse échapper le choc de la nouvelle et ses premières pensées racistes. Puis comment Tahar l’avait l’impressionné loin des clichés qui circulaient. Becker avait vingt et un ans quand il a connu l’Algérie. Simple appelé sous les drapeaux et  une partie de sa jeunesse passée là-bas. Entre soldats, on ne parlait que  des attentes meurtrières de la guerre  pourtant au bled il ne se passait pas grand-chose. Mais la guerre insidieuse a tracé son sillon. Entre l’Algérie et la France, souvenirs heureux et blessures refont surface. Tahar le raconte sans fard avec cette mise à nu de la vérité  qui bouscule. Ce qu’il  gardait pour lui est dit par une voix complètement inattendue. Cri qui jaillit, étouffé depuis trop longtemps comme la terre qui attend l’averse.

Fabienne Jacob  nous dévoile l’Algérie, belle,  âpre et éclatante mais aussi  ses fils partis pour la France et ce qui les attendaient. L’écriture biseautée tranche, met à vif  les sentiments profonds ou souligne la splendeur d’un pays, l’amour sincère. L’auteure  interpelle le lecteur, le pousse dans ses retranchements. A travers l'histoire de Tahar, il y a des choix et leurs  conséquences, la trahison, la colère ravalée et pire.
Les mots claquent et résonnent longtemps après avoir tourné la dernière page… 
Après Corps, Fabienne Jacob signe ici un roman percutant, puissant qui m’a ébranlée !

Ma honte était double, française et arabe. La marque des véritables traites est la double honte, devant ceux qu'ils ont trahis et devant ceux pour qui ils ont trahis. 

Le billet d'Anne 
 

vendredi 5 octobre 2012

Erik Larson - Dans le jardin de la bête


Éditeur : Le Cherche Midi - Date de parution : Août 2012 - 549 pages saisissantes! 

1933, Les Etats-Unis n’ont plus d’ambassadeur à Berlin. Le président Roosevelt propose le  poste  à   William Dodd un professeur d’histoire à l’université de Chicago. William E. Dodd n’avait rien du candidat type à un poste diplomatique. Il n’était pas riche. Il n’avait aucun poids politique. Il ne faisait pas partie des amis  de Roosevelt. Mais il parlait l’Allemand et était censé bien connaître le pays. Et voilà comment William Dood, cet  homme aux goûts simples  s’installe à Berlin avec sa famille en juillet de la même année.  Il est loin de s’imaginer ce que les prochains mois lui  réservent.

L’histoire de ce livre a été écrite à partir de documents et William Dodd a bien été diplomate à Berlin de juillet 1933 jusqu’à la fin de l'année 1937, il ne s’agit pas donc en aucun cas d’une œuvre de fiction. Quand en 1933, William Dodd  prend ses fonctions, il pense que son rôle d’ambassadeur se rapproche de celui d’un observateur. Pour lui,  il n’est pas à Berlin pour décider ou pour froisser  l’Allemagne.  D’ailleurs au vu du contexte de l'époque,  les Etats-Unis imaginaient que le  gouvernement d’Hitler ne pouvait être que temporaire. Sous-entendu  sans danger.  Même si des atteintes physiques envers des Juifs ou des Américains sont remontés à l’Ambassade, Dodd préfère les minimiser. Comme beaucoup il pense que les faits sont  exagérés ou qu’il ne s’agit que de malencontreux incidents. En fait, il accepte les versions fournies par les membres du gouvernement nazi. Par contre, George Messersmith, le consul général Américain a tout de suite vu  en Hilter une menace très sérieuse. Martha la fille de Dodd est une jeune fille dont la vie sentimentale n’est pas un long fleuve tranquille. Elle aime sortir, s‘amuser et flirter.  Elle fréquente le dirigeant de la Gestapo puis  elle tombe amoureuse d’un espion russe.  Ni Martha ni son père ont une opinion défavorable du chancelier. Si Dodd n'a pas vu  les changements qui ont  commencé à s’opérer, il lui faudra  plusieurs longs  mois pour comprendre la situation et la dénoncer.  La suite de l’Histoire s’écrit toute seule…

Mon enthousiasme a piqué un peu du nez  à plusieurs reprises à cause de quelques  longueurs ou  par des descriptions selon moi inutiles ( la composition des repas n’est pas pour moi une priorité). La femme de Dodd et son fils sont quasiment absents de ce récit et j’ai trouvé assez étonnant que Dodd laisse une totale liberté à sa fille. 
Malgré ces bémols, ce livre est très intéressant! Erik Larson retrace avec sobriété le schéma et l’ambiance de l’époque tout en donnant le point du vue d’un américain plongé au cœur de l’Allemagne diplomatique. Il décortique ces années en mettant le doigt sur  les inquiétudes, la manipulation, la passivité des autres pays mais surtout il analyse tous les  rouages des changements menés par Hilter. Largement documenté (avec pratiquement deux cent pages d'annexes supplémentaires), ce livre est saisissant par bien des aspects ! 

Du même auteur, j'ai lu  Le diable dans la ville blanche que j'avais trouvé captivant.



jeudi 4 octobre 2012

Claire Keegan - A travers les champs bleus


Éditeur : Sabine Wespieser - Date de parution : Octobre 2012 - 226 pages, 8 nouvelles et une pépite ! 

Claire Keegan possède un don. Celui merveilleux de décrire l’indicible, de suggérer des troubles, les sentiments  terrés, l’ambiguïté d’une situation ou le drame qui y couve. Ces huit nouvelles sont des pépites! Et comme pour tous mes coups de cœur, il m’est difficile d’en parler.
Tous ces textes sauf un se déroulent en Irlande. Par quelques éléments, on devine qu’ils sont ancrés dans un présent proche de nous. 
Une écrivain s’apprête à passer quelques jours en résidence dans l’ancienne maison d’un auteur décédé pour y écrire. A peine arrivée, elle est dérangée par un homme d’origine allemande qui voudrait visiter la maison. Dans la seconde nouvelle Le cadeau d’adieu,  une jeune fille cadette de la fratrie part pour l’étranger. A à la différence de ses aînées, elle n’a pas eu le droit au pensionnat pour suivre des études. Non, il lui a fallu rester à la ferme. A aider, se rendre utile. Et pire. Dans ce  huit-clos qui m’a laissée abasourdie, les personnages préfèrent parler à demi-mots  ou par des regards plutôt que de prononcer l’innommable. La pudeur, la gêne sont quasi quasi-palpables. Les relations père-fille sont au centre d’une autre nouvelle La Fille du forestier où le père s’est marié ne pensant toujours et encore qu’à son exploitation, un homme travailleur mais radin. Sa femme se vengera  de cette union sans amour. Tout au long de cette nouvelle, la  tension va en crescendo. Dans une autre, un prêtre tremble pour la première fois en mariant un jeune couple, et  la mariée ne semble pas très à l’aise. Dans la nuit des Sorbiers, il est  question également d'un prêtre. Depuis sa mort,  sa maison est occupée par sa cousine  femme quarantenaire, peu bavarde et  aux coutumes étranges venue d’une autre région d’Irlande. Les croyances et les superstitions accompagnent cette magnifique nouvelle !

L’amour, les sacrifices,  les traditions, les préjugés, la famille… autant de thèmes explorés avec brio. De son écriture ciselée, Claire Keegan dépeint avec subtilité ses personnages, les sensations,  la nature. Et la surprise, l'effroi de ce que l'on découvre sont d'autant plus saisissants. 
Je n’ai pas lu ce recueil, je l’ai ressenti ! Vibrant, profond, émouvant où la force de l’écriture par son acuité et sa finesse dégage une véritable splendeur ! Une chose est certaine, ces nouvelles vont m'habiter très longtemps...

Après L’antarctique, Les trois lumières, il s’agit selon moi de son meilleur livre. 

Elle disait que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà.

Un énorme merci à Dialogues Croisés pourvoyeur officiel de bonheur !


 

lundi 1 octobre 2012

Catherine Mavrikakis - Les derniers jours de Smokey Nelson


Éditeur : Sabine Wespieser - Date de parution : Septembre 2012 - 329 pages dont ne sort pas indemne!

Etat de Georgie, Atlanta, 2008. Smokey Neslon attend dans les couloirs de la mort pour un quadruple meurtre qu’il a commis dix-neuf ans plus tôtdans un motel.Son exécution est prévue dans quelques heures. Trois personnes prennent tour à tour la parole car elles se sont  retrouvée liées au destin de ce condamné à mort.
  
Sydney Blanchard  est né le même jour que  Jimy Hendrix et il y a toujours vu un signe du destin. Au volant de sa Lincoln continental blanche et avec Betsy sa fidèle chienne, il est décidé à retourner à la Nouvelle-Orléans là où ses parents vivent alors que l’ouragan Katrina a tout dévasté. Il a cru pouvoir être comme son idole mais à trente-neuf ans, le constat est amer. Il parle, se confie à sa chienne, au chanteur. Par hasard, il apprend l’exécution imminente de Smokey Neslon. Dix neuf-ans plus tôt, il avait été arrêté pour ces meurtres puis disculpé grâce à un témoignage de  Pearl Watanabe.
Pearl Watanabe travaillait au motel et c’est elle qui avait réalisé  la découverte macabre. Smokey Nelson lui  avait parlé, elle l’avait trouvé charmant. Attirant. Après le procès, cette  mère célibataire élevant seule sa fille est partie s'installer à Hawaï.  Les années ont passé et Pearl angoisse car sa fille Tamara l’a invitée à venir passer quelques semaines chez elle. Revenir sur le continent pour Pearl signifie un retour à un passé qu’elle a tenté d’oublier.
Et enfin, Ray Ryan. Elevé dans la foi de Dieu, sa fille Sam, sa préférée était l’une des victimes de Smokey Nelson. Dieu lui parle, lui dicte comment se comporter.Un Dieu intolérant, dur qui cite l’Ancien Testament et pour qui les personnes de couleurs Noire sont démoniaques. Ray Ryan attend avec son fils pour se rendre à l’exécution de Smokey Nelson où Dieu va rendre son châtiment.
Dans ce ce roman choral, chaque personnage prend la parole à chaque chapitre. Et Smokey Nelson conclura ce livre. 

Comme Le ciel de Bay City, il s'agit d'une lecture éprouvante et percutante (vous êtes prévenus). Chacun donne sa vision sur la peine de mort mais aussi sur l’Amérique. Des points de vue bien différents, opposés ou qui vont se rejoindre avec l’espoir qu’Obama soit élu pour Sydney Blanchard et Pearl Watanabe.
Catherine Mavrikakis dresse un portait de l’Amérique en 2008, social, économique où le désenchantement se dresse en toile de fond et la solitude profonde de chacun de ses personnages surgit violemment. Très vite, une tension est présente et au fil des pages, elle  va en crescendo révélant des tournants complètement inattendus. Un roman fort sans concession qui bouscule, secoue, nous interpelle et dont on ne sort pas indemne !


dimanche 30 septembre 2012

Véronique Omi - Nous étions faits pour être heureux


Éditeur : Albin Michel - Date de parution : Août 2012 - 230 pages intenses et sensibles! 

Serge, la soixantaine  passée a tout ce qu’il faut pour être heureux. Une belle femme qui l’aime, deux enfants, une agence immobilière prospère et une maison à Montmartre. Il évolue dans un monde ouaté de luxe.Son fils apprend le piano et Serge ne supporte pas  de l’entendre jouer de cet instrument. Quand Suzanne se rend à son domicile chez lui pour accorder le piano, il ne la remarque pas la première fois. Et lors d’une fête, Serge la voit. Ou plutôt il dévore des yeux cette femme souriante sans charme et sans atout physique.  Lucie son épouse la lui  la présente : c’est Suzanne, elle  accorde le piano de Théo. Cette soirée change tout  pour Serge.

Désormais, il ne pense qu’à elle. Obnubilé par cette femme entre deux âges. Il se rend chez elle, Suzanne lui ouvre la porte et son lit conjugal.  Car elle est aussi est mariée mais on sent qu'elle tourne en  rond dans sa vie de couple. Sans qu’elle le dise clairement car  tout est dans la subtilité : un  regard, une réponse pour faire plaisir à son mari sans le cœur y soit.  Est-ce que Serge s'ennuie de sa vie bourgeoise? Suzanne serait-elle un amusement ? Tous deux s'engouffrent dans la brèche de la passion. Des rendez-vous volés dans un appartement inhabité dont Serge s’occupe. Ils y consument la passion charnelle. Au départ, rares sont les mots échangés et quand Suzanne pose des questions, Serge se dérobe. Comme face aux regards soupçonneux mêlés de crainte de son  fils Theo. Serge parviendra à se confier à Suzanne d'un poids porté depuis toujours.
Je n'en dirai pas plus sur l'histoire !  Résumer ce livre à une histoire d'adultère serait bien réducteur car bien évidement il y a l'amour, la passion, la famille  mais aussi les douleurs profondes et terrées.

J'ai retrouvé la Véronique Olmi que j'aime, celle qui déroule les failles, les sentiments extrêmes, opposés, celle qui  nous renvoie la complexité des rapports, des mots et des silences. Car rien n'est acquis d'avance, le hasard d’une rencontre à un carrefour de la vie peut tout faire basculer. On pense tenir le bonheur mais il peut s'échapper de nos doigts. Le titre à l'imparfait évoque des remords, une vie où quelqu'un sera perdant. J’aurais  aimé passer plus de temps en  compagnie de Suzanne, la suivre encore et ce sera mon seul petit bémol.  Un livre où se mêlent passion, souffrances, espoir et où la sensibilité perle entre chaque ligne !

Quelques jours plus tôt, j'avais rencontré Serge. Sans le savoir, car nous rencontrons tant de monde, et s'il fallait retenir tous les hommes à qu l'on se heurte, les portes que l'on passe en croisant ceux qui entrent et ceux qui sortent, qui vivent dans le sens inverse, et pourquoi un seul, soudain, se détacherait-il lentement du flot, s'adresserait-il à vous et aurait-il réellement quelque chose de nouveau à vous dire? N'a-t-on pas déjà tout entendu , la politesse convenue et puis l'avancée prudente, puis par cercles successifs se rapprocher de l'autre, son état civil et son intimité, et guetter, les moments où ça craque, les points de faiblesse et d'accord. A-t-on envie de cela? A-t-on assez d'appétit et d'espoir pour cela?

De Véronique Olmi, j'ai lu plusieurs romans : Bord de mer, Cet été-là, Le premier amour, Numéro six, Sa passion

Beaucoup de billets (et des avis différents) : A bride abattueAnne, Cajou, Céleste, Constance, George, Jacky Caudron,   Jostein, Leiloona, Mélopée, MimipinsonStephie

 

vendredi 28 septembre 2012

Claudie Hunzinger - La Survivance


Éditeur : Grasset - Date de parution : Aout 2012 - 249 pages magnifiques, riches, profondes et remplies d'humilité !

Jenny et Sils, à l’aube de la soixantaine et  dénicheurs de livres dans les ventes, sont obligés de fermer la librairie qu’ils tenaient.  Expulsés, ces deux amoureux des livres se retrouvent au printemps avec des cartons entiers de livres, quelques objets, leur chien et leur ânesse. Jenny se souvient que La Survivance dans les Vosges est toujours là, une bâtisse sans confort  abandonnée au milieu de la forêt à plus de mille mètres d’altitude.  Quarante ans auparavant, ils y avaient vécu quelques mois mais cette fois-ci elle sera leur dernière et nouvelle habitation. 

J’avais découvert Claudie Hunzinger avec Elles vivaient d’espoir, et puis il y a eu le billet de Cathulu et surtout j’ai vu et entendu l’auteure à la télé. Pour une fois que je regardais la grande librairie, j’ai été frappée, interpellée par ses yeux pétillants et  par ses mots réfléchis. Elle ne se précipitait pas pour répondre aux questions, elle pesait ce qu’elle allait dire.  Et ce livre dépasse largement  ce que j’en attendais !  
Jenny et Sils n’ont jamais été des matérialistes. Si la librairie était leurs vies, Jenny convainc Sils de s’installer à la Survivance où une nouvelle vie les attend. De toute façon,  ils sont mis dehors. La Survivance est une maison sans eau et électricité, sans le moindre confort. Ils y dorment dans des tentes dans une seule et même pièce  avec leur chien, leur ânesse et les livres. Avec détermination, Sils répare le toit, coupe, prépare le bois pour l‘hiver qu’il faudra affronter tout en puisant de la force dans ses livres préférés. Jenny cultive un potager et ramasse ce que la nature leur offre à manger. Comme reclus dans un monde à part mettant les corps et les esprits à épreuve alors que nous étions façonnés de lectures et de rêves (et d’expériences plus poétiques que stratégiques). Ils habitent sur le territoire d’animaux loin de toute présence humaine. Jenny est d’un naturel optimiste tandis que Sils est souvent anxieux de ce que l’avenir va leur réserver. Les mois passent et  même face à des conditions climatiques rudes, ils  ne baissent pas les bras. Leur couple uni par la complicité se redécouvre comme deux amants.  Ils  apprennent à apprivoiser l’isolement, le contentement d’une vie où le matériel n’a peu de place. Les corps se montrent résistants, volontaires dans ce combat à mener où chaque jour est différent avec son lot de bonheurs ou de difficultés.

Ce livre magnifique donne toutes ses lettres de noblesse à l’amour de la littérature ! La nature sauvage est elle-même un personnage à part entière de ce roman. Vivante, somptueuse, avec ses règles à respecter.
Avec une écriture riche par sa portée mais sans artifice, et avec une humilité sincère, Claudie Hunzinger signe un livre qui sème des graines de réflexion et  il s’agit pour moi plus qu’un coup de cœur !   Un roman que je vais garder sur ma table de chevet à côté de Manifeste vagabond car tous les deux vont bien s’entendre.

C’est le sursis qui donne à la vie, son  parfum déchirant, exquis. 
Et un autre extrait plus long plus long ici 

Le billet de Cathulu

jeudi 27 septembre 2012

Michael Christie - Le jardin du mendiant

Éditeur : Albin Michel - Date de parution : Septembre 2012 - 306 pages et neuf nouvelles  

Ces neuf longues nouvelles qui se déroulent à Vancouver ont pour thème la marginalité et la solitude. La première nouvelle met  en scène une femme âgée qui simule un malaise  dans l’espoir de retrouver l’infirmier secouriste qu’elle a vu une seule et unique fois et dont elle s’est est amourachée. Prisonnière de ses fantasmes, elle est prête à tout. D’ailleurs, c’est la seule nouvelle de ce recueil qui comporte une fin à proprement parler. Les autres sont plus des instantanés de vie avec des personnages dont on suit l’existence pendant quelques jours. Un drogué pense s’entretenir avec Oppenheimer,  un grand-père tente de retrouver son petit-fils devenu SDF ( ma nouvelle préférée), un mendiant se voit offrir des conseils de la  part d'un banquier pour augmenter l'argent qu'il récolte. Il est aussi question  de l’exclusion par le handicap et  la maladie. Vous l’aurez compris pas de  rose bonbon ou de guimauve  mais la réalité de certaines personnes qui  ne rentrent pas (ou plus) dans les cases pré-définies par la société.  Pas de pathos à sensation, pas de leçon de morale, rien de tout cela.
D'ailleurs, tous ces personnages ont un passé, une histoire comme tout le monde. Quelquefois ils secouent leur petit drapeau de sauvetage, demandent une attention  qui ne vient pas ou se font plus philosophes en se contentant de continuer à vivre.  Ici, l'auteur  leur apporte un regard humain, avec de l'humour ou  de l'émotion et toujours une empathie naturelle. Là où la misère et  la pauvreté font  tourner la tête, il arrive à capter l’attention du lecteur.

Les laissés pour compte, les exclus, les marginaux, tous ont le droit à la dignité et  Michael Christie nous le rappelle (si on l'avait oublié). Seul petit bémol : je n'ai pas trouvé  l'ensemble de ces nouvelles de qualité égale et l'absence de fin nuit à certains des textes.
Un auteur à suivre de près  !

Je trouve impardonnable qu'on ait d'un côté tous ces SDF et de l'autre des gens qui dépensent des centaines de dollars dans des épiceries bio et des spas pour les chiens, s'insurgea Ginnie. C'est insultant. Et inhumain.

Le billet (et  l'avis différent) d'Yv




lundi 24 septembre 2012

Aurélia Bonnal - The queen is dead


Éditeur : Buchet Chastel - Date Parution : Août 2012 - 173 pages de rythme et de vie! 

Elo, trentenaire parisienne, mariée et  un enfant vient de publier son premier roman. Bert vit près de Perpignan où il travaille dans un magasin de vins et vit avec sa copine Gilberte. Passionné de rock, il joue de la guitare dans un groupe amateur.

Il aura fallu d’un hasard pour que Bert se retrouve avec le livre d’Elo dans les mains. Même si la lecture n’est pas trop sa tasse de thé. Au fil des pages, il se reconnait dans l’histoire. Oui, Elo raconte leur adolescence. Dans le sud de la France, Ils étaient un petit groupe d’amis à écouter les mêmes chansons, à partager leur temps libre ensemble. Du jour au lendemain, Elo a tout plaqué et n’a plus donné aucune nouvelle à  personne. C’était il y a vingt ans. De son côté, Elo doute de son livre. Elle donne l’impression d’être une jeune femme épanouie malgré ses fêlures. Elle s’étonne, sourit de petites choses, tâtonne et vit en ayant peur de rater le coche.  Bert va rompre la monotonie  de sa vie tranquille en voulant reprendre contact avec Elo. Mais si vouloir  renouer avec le passé rime avec les bons souvenirs, les questions et le clasch du présent sont au rendez-vous.

Roman à l’écriture absolument moderne, the queen is dead dresse le portait de deux personnes en alternance. On pourrait presque penser que  tout les oppose tant ils sont devenus différents. En apparence et au vu de leurs vies. Car chacun a ses blessures mais surtout la culture des années 80 qui les a vus grandir. Et c'est de façon quasi-logique que les références musicales apparaissent dans le récit de Bert. Tandis que le personnage d’Elo est un tourbillon de spontanéité, d’idées, de questions où la musique, la poésie se glissent  au détour d’une phrase. Jeune femme dont la fragilité est palpable. 

Si j’ai trouvé que l’histoire en elle-même s’essoufflait un peu dans la seconde partie, il n’en demeure pas moins que l’écriture d’Aurélia  Bonnal est naturelle, non formatée, sans apparat, sensible et poétique. Ecriture qui m' a tout de suite harponnée ! On ressent que l'auteure y a mis de son âme et de son cœur.  Sans jouer sur le corde sensible ou verser dans les bons sentiments,  il s’agit d’un premier roman qui touche, émeut par sa singularité !  Et une auteure à suivre!

J'avais fusillé ma vie. c'était clair. Là, c'était foutu, Il ne me restait plus  qu' à compter mes points de retraite misérables, à attendre le dimanche aprèsm, le lundi, le mardi, les jours fériés, les congés payés, la quille, la mort. J'avais envie de tout casser toutes les bouteilles. 

Le billet de Stephie 



dimanche 23 septembre 2012

Darin Strauss - La moitié d'une vie


Éditeur : Rivages - Date de parution : Août 2012 - 204 pages sobres et fortes!
 
A dix-huit ans, Darin Strauss roule en direction du minigolf avec des amis. Il percute une jeune fille à vélo. Celine Zilke s’est brusquement déportée vers la gauche et il n’a pas pu l'éviter. Tous deux étudient dans le même lycée et habitent la même ville. Celine décèdera  à l’hôpital. Bien que tout le monde ait affirmé que l’accident était inéluctable, la vie de Darin Strauss a été modifiée à tout jamais.

Là où certains s’épancheraient en pathos à la recherche de compassion,  Darin Strauss nous livre un récit  qui frappe par son honnêteté. A trente-six ans , l'auteur revient sur l’accident et sur ses suites qui ont  bouleversé à jamais sa vie. Le choc, la cycliste renversée,  les premières pensées et très vite  la culpabilisation d’être celui qui a enlevé une vie à quelqu’un de son âge.  La mère de la jeune fille lui demandera  de vivre  désormais pour eux deux et le jeune homme ne pourras pas accepter. A quelques semaines de la fin des cours au lycée, il devient celui que l’on se désigne par regard ou celui à qui l'on confie brièvement quelques  mots souvent gauches. Lui-même se perd, ne sait quelle attitude adopter et  l’université sera pense-t-il une échappatoire. Mais il ne peut pas s’empêcher de penser à elle, d’imaginer qui elle serait devenue. La notion d’être directement ou non le responsable  de la mort de Celine est là.  Il a maintes fois visualisé la collision, calculé et recalculé le temps qu’il lui aurait fallu pour dévier son volant. Comme pour se rassurer de n’être pas coupable alors que son innocence a été prouvée. Une innocence remise en question quand les parents de la jeune fille voudront lui intenter un procès. Il ressassera ses pensées,  légitimes ou non. La culpabilité et sa gangue de silence l'empoisonneront.  Sa  future femme sera la première à l'écouter.  Elle l’encouragera à écrire ce récit pour accepter d’être celui qu’il est et de vivre enfin.

Ce témoignage dont la vocation première était cathartique est un face à face sans tricherie avec soi-même. Tout en  explorant les mécanismes de la conscience,  les émotions, la sobriété et l'honnêteté de l'auteur rendent ce livre bouleversant et saisissant ! Une lecture en apnée totale !

Le camouflage était devenu ma seconde nature. Mes amis ne voulaient pas savoir. Qui aurait voulu savoir "ça"? Pas moi c'est certain. Tout ce que je voulais, c'était examiner mes suppositions à la loupe, observer chaque facette, chaque éclat de ma fausse pierre précieuse.

Les billets de Kathel, Ys

 

jeudi 20 septembre 2012

Maggie Shipstead - Plan de table


Editeur : Belfond - Date de parution : Septembre 2012 - 417 pages jubilatoires, intelligentes et succulentes!

La fille aînée des Van Meter Daphnée  se marie dans quatre jours sur l’île de Waskeke où ses parents possèdent une maison secondaire. Le future mariée enceinte jusqu’aux dents se délecte  du soleil en compagnie de ses demoiselles d’honneur. Sa mère Biddy s’active à ce que tout soit parfait tandis que son père Winn n’est pas d’humeur festive. 

La famille Van Meter est une famille bourgeoise. Les parents de Daphnée n’ont pas voulu  regarder à la dépense pour le mariage de leur fille car elle épouse Greyson Duff un  des quatre garçons  d’une famille très aisée. Mais voilà, Winn a des principes et il  n’a  pas digéré  que sa fille se marie en étant  enceinte. Durant ces quatre jours qui précèdent le mariage, Winn est sur les nerfs. Pour un tas de raisons dont une principale. Depuis trois ans, le Peqod le club le plus huppé de l’île ne l’a toujours pas accepté parmi les siens. Winn ne comprend pas pourquoi. Sa cadette Livia en phase de passer sa thèse en biologie marine s’est faite larguer quelques mois auparavant par son fiancé et n'en ets pas toujours pas remise. Winn au lieu de défendre Livia a presque pris parti pour son fiancé. Tous deux ayant appartenu à la même confrérie étudiante mais surtout pour garder une chance d'être admis  au  Peqod. Comme l’ile de Waskeke n’est pas  très grande et qu’il est bien vu d’y avoir une maison de vacances,  tout ce petit monde va se croiser en quatre jours. Rajouter une belle sœur alcoolique, la belle famille pour qui on prépare un repas très simple (juste du homard), Winn qui va tromper sa femme avec une des demoiselles d’honneur,  des mensonges, une belle couche d’hypocrisie pour les sacro-saintes apparences  et vous obtenez ce roman jubilatoire !

Pour un premier roman, j’ai été époustouflée par l’écriture ! C’est vif, gai, tonique, cruel, intelligemment bien mené, sans temps mort et les pages défilent à toute allure !  

Entre les regrets infondés et la jalousie de Winn à son peu d’amour envers sa femme et ses filles, les frivolités diplomatiques entre gens de la bonne société saupoudrées de doré sous lesquelles dort l’indifférence conférée par la position sociale, la solidarité des fraternités étudiantes mais aussi  les valeurs et les traditions familiales en lesquelles on croit, l’amour et  l’espoir, Maggie Shipstead passe au crible ces quatre jours et c’est du pur bonheur !!!!

Sous des aspects faussement légers, ce roman  amène une véritable réflexion sur  la famille et sur les  sentiments profonds qui demeurent  lorsque que l'on a gratté le vernis. Avec une une ironie succulente, elle lève le rideau sur  ce pathétique cinglant! Mention pour spéciale pour Livia qui m’a profondément touchée  pour sa sincérité !

Un très  bon roman que j’ai dévoré et impossible de choisir un extrait ! 




mercredi 19 septembre 2012

Anne Percin - Comment devenir une rock star (ou pas)


Éditeur : Rouergue - Date de parution : Septembre 2012 - 322 pages et un bon moment de lecture!

O toi lecteur, souviens-toi, nous avions laissé Maxime entre les mains de la douane et   sa douce dulcinée, Natacha partait toute seule à en vacances  à Londres. Une amende, un tour au commissariat  de police et Max n’a pas trop le cœur de rentrer chez ses parents (on peut le comprendre). Dans son carnet  il retrouve le numéro de téléphone de son tonton Christian (le frère son père qu’il avait rencontré suite à l’infarctus de Mamie Lisette). Et voilà que Max s’installe avec une petite appréhension quelques jours  chez tonton à Creil. Il faut dire que Christian au chômage, vivant dans son minuscule studio et n’ayant pas de vie sociale peut effrayer par son aspect légèrement déprimé. Mais si le tonton apparait comme un perdant ou un raté, il est un guitariste hors pair doté de l’oreille absolue et pour qui sa Finder (sa guitare) est un objet sacré.

Voilà commence la suite de the life de Maxime.  Bien entendu, on ne change pas l’équipe et on retrouve Kevin, Alex, le policer du Kremlin-Bicêtre qui  avait terrorisé Max et  Mamie Lisette. Un nouveau personnage Julius haut en couleurs fait son apparition. Et Max dans tout ça ? Il a son bac à préparer sans compter l’examen pour intégrer  Sciences Po. Et surtout il va former un groupe de musique. Un vrai qui s’éclate quand il joue et où quand on entend les premières notes de basse accompagnées de batterie, on est transcendé de la tête aux pieds par la foi de la musique (le bonheur!). Mais avant, l’amour le fera souffrir,il deviendra presque accro à la philo ( si !), et en apprendra davantage sur sa famille.  Et surtout il grandit car comme dit Mamie Lisette  on ne grandit pas tout seul  et cette Mamie, je donnerai cher pour la connaître. Car imaginez une Mamie qui vous laisse son sous-sol pour faire de la musique, qui accueille vos nouveaux amis sans jamais avoir de préjugés, qui ne ronchonne pas  parce que vous faite des crêpes pour six ou sept personnes. Non Mamie Lisette  ne fume pas  la moquette comme son fils Christian mais elle est tolérante. Et cet adjectif revient dans ce livre sans être cité. Le groupe de Rock  de Max est avant tout l'aventure de quatre personnes qui n’ont rien en commun hormis leur passion pour la musique. Des personnes très humaines venant de différents milieux et horizons.   
Je ne vous en raconterai pas plus sauf que Max occupe son  nouvel an d’une façon complètement loufoque (j’ai rigolé !), que  j'ai soupiré de regrets d’avoir laissé les CD remplacer mes vinyles (et oui, la bêtise  n’a pas d'âge) ou de joie à la lecture de certains noms de groupe  (mes goûts musicaux ne s’arrêtant pas  à Miossec et à Bashung pour ceux qui en doutaient).   
Seuls petits bémols : j’ai quelquefois buté sur le langage djeuns,  l’humour et les réflexions de Kevin  flirtent souvent avec le vulgaire. Et comme ils sont meilleurs amis, Kevin a un peu déteint sur Max. Mais, avec son groupe, il retrouve sa marque de fabrique et  il acquiert une ouverture d’esprit ! 

Ce troisième tome (la suite de  comment (bien) rater ses vacances, comment (bien) gérer sa love storycomporte beaucoup de  références musicales (une bible!), de l'humour,  des situations (complètement) délirantes  et ce changement perceptible à l'adolescence qui s'appelle la maturité! Un bon moment de lecture ! 




lundi 17 septembre 2012

Marie-Hélène Lafon - Les pays


Éditeur : Buchet Chastel - Date de parution : Septembre 2012 - 203 belles pages avec beaucoup de pudeur!

Enfant, Claire se rend à Paris pour le salon de l’agriculture. Devenue bachelière, cette fille de paysans du Cantal est acceptée à la Sorbonne pour des études littéraires. La jeune fille rencontre un nouveau monde, un nouveau pays qui lui est inconnu et où la culture lui fait défaut. Parmi tous ces étudiants,  elle se sent souvent mal à l’aise. Après des mois  elle jetait chaque jour ses jeunes forces  dans la lutte des études qui étaient sa guerre, elle décroche sa première année, poursuit ses études et finit par s’installer dans cette ville. Claire s’est construite avec ce mélange de deux  mondes où elle a trouvé un équilibre.

Claire connaît la dureté et les difficultés du travail de ses parents. Un monde agricole avec  le couteau sous la gorge, des heures de travail non comptées et des interrogations sur l’avenir de la profession. A la Sorbonne, elle découvre, apprend ce que d’autres étudiants connaissent par leur milieu social. Gêne et honte se font sentir. Et il y a Paris. Une vie dont elle ne profite pas, un endroit qui ne lui appartient pas. Avec la peur de redoubler et de perdre  la bourse qui lui permet d'étudier. Petit à petit, elle prend ses marques, apprivoise cette ville  sans pour autant oublier d’où elle vient. Ses origines sont ancrées en elle. Indélébiles. Et ce sont autant d’odeurs, d’environnements différents  qui lui rappellent son Cantal et la ferme familiale.
Chez Marie-Hélène Lafon, le mot paysan n’est  pas dénigré mais employé avec respect et fierté.  J’ai doublement aimé ce livre car je me suis retrouvée dans ce personnage de Claire.
Sans tout raconter,  les dernières pages sont  particulièrement émouvantes. Claire devenue adulte reçoit son père et son neveu  quelques jours chez elle. Les pensées, les sentiments du père et  sa fille  sont décrits avec une justesse incroyable. Un père qui ne comprend pas mais admet leurs vies différentes.

Soit on aime l’écriture de cette auteure, soit c’est l’inverse et on peut avoir l’impression d’être enseveli par ce ruisseau de mots. Il faut prendre son temps pour s’imprégner de la richesse déployée par l’envergure stylistique (certains diront pompeux ou ennuyant, pas moi) car comme dans l’annonce, l’écriture se joue des codes et de la ponctuation.   
Un livre sur les origines, sur le monde paysan (avec un hommage et un amour qui saute aux  yeux et prend à la gorge), sur la construction identitaire et où une forme de pudeur se ressent dans chaque phrase ! 

Le billet de Mimipinson


 

samedi 15 septembre 2012

Carole Fives - Que nos vies aient l'air d'un film parfait

Éditeur : Le Passage - Date Parution : Août 2012 - 119 pages magnifiques et un coup de cœur !

Début des années 80. Aux vacances de Pâques, des enfants apprennent le divorce de leurs parents. La famille implose et les deux enfants la fille et son petit frère Tom âgé de huit ans se retrouvent au premier rang des victimes. Commencent les week-ends chez le père, le chantage au suicide de la mère dépressive et  la lente séparation du frère et de la sœur. 

Les personnages prennent la parole tour à tour hormis le petit frère Comme dans un film rembobiné, chacun revient  sur les évènements  avec sa vision. Et les parents  avec  leur vérité ou les mensonges de l’époque.  Elle installée dans le sud de la France alors que le père est toujours sur Paris,  les enfants se trouvent échangés comme une marchandise de contrebande sur des aires d’autoroute, prennent le train avec leur écriteau accroché autour du cou. La mère déchue de ses droits veut son fils. Après tout c’est facile, deux enfants et  deux parents : à chacun le sien. Elle enrôlera sa fille dans ce procédé odieux. Entre un père dépassé par la situation  et une mère égoïste, ils ne trouvent  plus leur place nulle part. Séparés eux-aussi,  ils n'ont comme seul partage que des fêtes familiales et quelques jours de vacances ensemble. Ils encaissent,  souffrent en silence avec toujours en tête de ne pas décevoir ou faire de  la peine à  l'un ou à l'autre des parents. L'amarre fraternelle qui les unit s'effiloche, la complicité ancienne s'érode car  chacun grandit seul.

On  replonge dans ces années 80 et son ambiance émaillées d’évènements qui les ont  marquées : Gainsbourg brûlant son billet de 500 Francs sur un plateau télé, l’arrivée de la gauche, le top 50 et les illusions qui commençaient à s'envoler.  
Ce premier roman est une réussite sur toute la ligne !  Pas de pathos ou de mièvrerie  mais  des mots extrêmement justes pour parler de l’amour fraternel  et d’enfances saccagées.  J'ai souri, j'ai vibré d'émotions et j'ai eu beaucoup de poissons d’eau dans les yeux ! Un coup de cœur entier  !

On donnera le change pendant le vacances  de Noël, on leur montrera à tous que merci, ça va très bien, la vie continue. Mais c'est nous-mêmes que nous essaierons de persuader. On passe encore Noël ensemble après tout, qu'est-ce qui a changé depuis l'an dernier?  Nous sommes là, en face de vous, les mêmes cousins et vous allez voir que que nous n'avons rien perdu de notre sens de la répartie. Croyez-vous que nous allons nous étaler devant vous comme deux flaques? Ne vous inquiétez pas, nous avons déjà appris à nous protéger. Ne vous inquiétez pas, nous avons déjà appris à nous taire.

Un énorme merci à Dialogues Croisés !
Le billet de Cathulu 















jeudi 13 septembre 2012

Delphine de Malherbe - La fille à la vodka


Éditeur : Plon - Date Parution : Août 2012 - 232 pages vives et qui interpellent le lecteur !

Alice trentenaire a tout plaqué à Paris pour aller à Avignon. Depuis l’âge de  quinze ans, elle boit sans que personne ne l’ait remarqué. Boire pour oublier, pour anesthésier la douleur, pour combler le vide, boire pour oublier que l’on boit. Alice a trop vite grandi. Pourtant elle est belle, cultivée cette professeure de français qui a laissé tomber son boulot . A Avignon, elle rencontre  Patrice échoué lui-aussi dans cette  ville et qui cherche la fille. Pas n’importe laquelle. Un homme de vingt ans son aîné, fatigué, usé. A bout.  Face à lui, Alice ose se montrer telle qu’elle est.  

Un verre de vodka puis un autre qui en appelle un autre.  Alice connaît la spirale, elle est tombée dedans à l'adolescence. Et très vite, l’alcool lui est devenu nécessaire. Vital. Pour jouer le rôle que tout le monde attend d’elle. Famille, amis, personne n’a voulu voir son mal-être et sa dépendance. Sujet tabou. A Avignon, la présence de ses grands-parents l’aide. Un jour, elle aperçoit Patrice. Elle ose le provoquer pour attirer son attention.  Enter eux deux commence une relation passionnelle, obsédante pour Alice. Comme l’alcool. Ivresse de l’amour et celle  de l’alcool toute deux enivrantes, grisantes. Pour Alice, son filet ou son parachute est sa bouteille.  Elle s’abandonne à Patrice car elle estime qu’elle a plus à gagner qu’à perdre. Celui qui paraît le plus solide n’est pas celui que l’on croit et l’amour peut être non salvateur. Mais tomber permet de mieux se relever. 
Les phrases sont courtes, claquent à toute allure.  Delphine de Malherbe a un sens de la formulation qui interpelle et si certains dialogues m’ont semblés un peu artificiels, ils n’enlèvent rien à ce roman fort et touchant sur l’alcoolisme des femmes. Des femmes qui donnent l’apparence d’être fortes mais sont fragiles, démunies de ne pas arriver à tout assumer.  
Et une auteure que je vais suivre !

Avant toi, je maîtrisais. Avant toi, j'étais dure avec ceux que j'aimais. Je tenais la distance. Je mettais tout le monde à mes pieds. Depuis toi, ça coule sans cesse et sans raison de mes yeux, cette eau de Lourdes alcoolisée, même quand je ne ressens rien. 

Le billet de Gambadou 
Un livre de plus pour le challenge d'Herisson08 et de Mimipinson

mercredi 12 septembre 2012

Louise Erdrich - Le jeu des ombres


Éditeur : Albin Michel - Date de parution : Août 2012 - 253 pages électrocutantes!

Quand Irene découvre que son mari Gil l’espionne en lisant son journal intime, elle le met à l'abri et débute un nouveau carnet où elle  pouvait écrire des choses visant à le manipuler. Et même à lui faire du mal. Irène veut que Gil parte mais il refuse.  

Ce livre est loin, très loin d’être qu’une simple histoire de séparation d’un couple. Depuis la la naissance de ses trois enfants, Irène a mis entre parenthèses sa vie professionnelle et continue toujours la rédaction de sa thèse sur George Catlin, le peintre des Indiens.Gil est lui-même un peintre renommé et Irène lui sert  de modèle depuis toujours dans des positions provocantes ou  sulfureuses. Irène se sent dépossédée de son image par ces peintures. Tous deux sont de descendance indienne  mais Gil a toujours refusé d’être considéré comme un artiste indien. Leur histoire d’amour est celle d’une passion incandescente, brûlante, destructive et  Irène veut y mettre fin. Gil se montre possessif, jaloux, violent. Les enfants le craignent, entendent les disputes tandis qu’Irène devient dépendante de  l’alcool. Elle veut protéger ses enfants et rendre à Gil le mal qu’il lui a fait. Si Gil est toujours amoureux de sa femme, les sentiments d'Irène vont de l'indifférence en passant par l'affection au rejet. Elle connaît des soubresauts comme si tirer un trait sur son couple était plus dur qu’elle ne le pensait.  Les enfants comprennent ce qui se passe, les aînés  nourrissant  des sentiments d’incompréhension. Ou pire.

Habilement construit, le livre alterne les deux journaux  intimes d’Irène et un récit. On découvre à la fin du roman qui est ce narrateur.  
Louise Erdrich excelle dans ce roman ! Le couple,  la famille, l’amour sous toutes ses facettes sont décrits brillamment avec en filigrane l’histoire des amérindiens et le rôle des origines. 
Riche par la  complexité du rapport de ce couple déchiré, puissant et violent par les sentiments contradictoires, ce livre m’a laissée sans voix. Et la fin est un uppercut !

Après la malédiction des colombes et la chorale des  maîtres bouchers, cette auteure me fascine !

 

lundi 10 septembre 2012

Margaret Mazzantini - La mer, le matin


Éditeur : Robert Laffont - Date de parution : Août 2012 - 133 pages intenses et sobres!

L’Italie et  la Libye, deux pays séparés par la Méditerranée. Cette mer Farid la découvre quand  la Libye est en proie à une guerre civile. Son père vient d’être tué alors sa mère Jamila décide de partir avec lui. Une fuite où elle laisse sa maison, son pays. Elle emporte avec elle un châle et l’argent pour payer l’homme qui les fera monter dans un bateau. De l’autre côté, on les accueillera. Forcément. Ce sont des réfugiés. Vito, âgé de dix-huit ans passe ses vacances avec  sa mère Angelina  sur une île près de l’Italie où ils habitent. Angelina de parents italiens est née en Libye où elle a passé onze années avant que le colonel Kadhafi ne  les chasse. La famille revenue dans son pays natal ne s’est jamais sentie chez elle. Des déracinés pour qui l’horrible sentiment  de n’appartenir à aucun pays, d’être des incompris a toujours été le plus fort. La Libye c’était leur vie. Angelina  n’a jamais pu cicatriser la plaie de sa souffrance et son fils l'a trouvé toujours différente des autres mères.

Farid et sa mère sont des victimes, derniers dominos qui s’écroulent et à qui ils ne restent plus que l’exil. Farid est bien trop petit pour comprendre la situation et Jamila tente de le protéger comme elle peut. Avec l’espoir d’une nouvelle vie en Italie. Pour éloigner le mauvais sort elle lui a fabriqué une amulette qu’il porte autour du cou. Croyances et superstitions pour demander grâce à un enfant qui à la vie devant lui. Quand l’obtention d’un visa est à nouveau possible pour la Libye, Vito accompagne sa mère et sa grand-mère Santa. A Tripoli, Angelina  et Santa cherchent leur ville. Celle des ruelles, des échoppes des commerçants, des maisons de leurs amis et la leur. Sur les plages de ses vacances, Vito a vu des flots de réfugiés arrivés transis, exténués. Il ramasse ce que la mer rejette. Des objets ayant appartenu à ces personnes ballotées au gré des courants. Parmi eux, il trouve une amulette.

Deux pays reliés par deux  mères dont les destins ont été le résultat d'enjeux politiques dans l'Histoire. Un très beau roman d’une intensité très forte sur l’exil et le déracinement.  Pas de pathos, juste de la dignité et de la sobriété portées par une écriture sans fioriture empreinte d’humanité. Un livre hérisson tant j’y ai inséré de marque-pages ! Si je n'avais pas vraiment aimé Venir au monde de cette auteure, c'est tout l'inverse avec ce livre !

Merci à Julien pour ce conseil de lecture !
Le billet de Kathel

Vito regarde la mer. Un jour sa mère le lui  a dit. Sous les fondations de toutes les civilisations occidentales, il y a une blessure, une faute collective. Sa mère n'aime pas ceux qui revendiquent leur innocence. Elle fait partie de ces gens qui veulent assumer les actes commis. Victo pense que c'est  une forme d'orgueil. Angelina dit qu'elle n'est pas innocente.Elle dit  qu'aucun peuple qui en a colonisé un autre n'est innocent. Elle dit qu'elle ne ne veut plus nager dans cette mer où des bateaux coulent.




samedi 8 septembre 2012

Fabienne Juhel - Les oubliés de la lande


Éditeur : du Rouergue - Date de parution : Août 2012 - 283 belles pages !

Dans les landes bretonnes, ils sont une petite trentaine à vivre dans un village qui ne figure sur aucune carte. Un lieu où l’on ne meurt pas et où l’on ne vieillit pas. Mais quand un homme est retrouvé mort aux abords du No Death's Land, les  habitants voient rejaillir leurs craintes les plus profondes.  

Tous les habitants du village y sont arrivés pour abolir le temps ou pour des raisons moins avouables. Un village coupé du temps vivant en autarcie totale soumis à des règles très strictes établies par Jason le maire. L’immortalité requiert des sacrifices et certains des habitants au bout de quelques années décident d’affronter à nouveau le monde et donc de revenir mortel. Tom est le seul enfant du village, il vit avec Basile et Emma ses parents adoptifs. Agé de huit ans pour le restant de ses jours, c’est lui qui a découvert le cadavre. Une question se pose : comment cet homme est-il arrivé aux frontières du village ? Ce cadavre ressuscite la peur de la mort, fait renaître chez certains des habitants le souvenir des rites funéraires. Tom lui enquête sur des faits étranges dont il n’a dit mot à personne. Il a trouvé dans le périmètre du  village des petits  animaux crucifiés. Ce qui veut dire que quelqu’un des leurs est un meurtrier. Un tirage au sort est effectué pour savoir qui enterrera  le défunt hors du village. La main de Tom tire le papier où est inscrit le nom de son père.  Mais franchir les limites du  village c'est permettre à  l’Ankou ( la Grande Faucheuse) d’effectuer sa besogne. 

Chaque livre de Fabienne Juhel est un réel plaisir ( A l'angle du renard, les bois dormants, les hommes sirènes) et celui ne déroge pas à cette règle ! Il y a toujours cette écriture ensorcelante, magique par sa touche poétique et par les descriptions de la nature. Ce livre est une immersion  dans un univers hors du temps où chacun devra prendre ses responsabilités face à la mort. 
Et cette auteure que j'affectionne  nous renvoie à nos propres questionnements. L’humour de Tom ou  l’intervention de l’Ankou en tant que personnage sont des points lumineux dans ce beau roman ! 

L'éternité n'était plus supportable pour ces postulants à la vie éternelle que ne l'était l'idée de leur propre mort.La lassitude et le dégoût faisaient alors leur chemin dans le réseau des veines bleues de ces hommes et de ces femmes. Un jour de soleil ou de grand vent qui donne des envies de changement, un jour où l'on rêve de revoir la mer et de manger une glace, d'embrasser une fille et d'aller au cinéma. Des moments uniques, des moments comptés qui donnent du prix à la vie. Alors, ils comprenaient enfin que le problème n'était pas la mort mais le temps, le temps hideux qui défigure les amants. Ce jour-là, le dégoût triomphait de la peur

Le billet de Constance

Et une participation au challenge Bretagne chez ClaudiaLucia
 

vendredi 7 septembre 2012

Hervé Bel - Les choix secrets


Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Août 2012 - 360 pages poignantes et au ton juste !

Marie et André sont un vieux couple mariés depuis plus de soixante ans. Ils vivent seuls dans un petit village dans la maison où Marie a grandi. L’amour, la tendresse ont déserté depuis bien longtemps le cœur  de Marie. Très vite après son mariage, la fille du commandant Cavignaux à l'enfance  dorée a nourri de la rancune envers André simple instituteur.  En une journée,  Marie revisite sa vie. Avec l’aplomb de l’égoïsme et la légitimité octroyée par  la jalousie. André est très malade mais Marie pense qu’il joue la comédie. Il souffre et elle refuse de croire qu’il peut mourir.

Enfant puis adolescente, Marie a connu les cocktails et les thés mondains  dans un  cercle fermé  où son père par son titre était respecté.  Élevée pour être une femme d’intérieur, chérie par son père, Marie a eu l’occasion de fréquenter des futurs officiers dont Hervé Perrot. Mais celui-ci a préféré s’éclipser quand il a appris  qu’elle était fiancée à André. Un jeune homme dont elle avait  fait la connaissance en France quelques semaines avant de partir pour l'Indochine.  Des fiançailles scellées  et Marie croyait au futur bonheur malgré les mises en garde de madame Mère. Habituée à ce que l’on s’occupe d’elle, à ce que l’on réponde à ses envies, elle n’a jamais compris comment André pouvait être satisfait de son statut d’instituteur et de son salaire. Un statut social dont elle n' a jamais pu se contenter car le manque d'argent ne lui a pas permis de mener la vie qu’elle aurait dû avoir selon elle. Petit à petit, Marie accumule la rancœur, l’aigreur et se pose en innocente victime  face à André qui ne possède  pas d’ambition. Durant la guerre alors qu’il était porté disparu, elle s’était même sentie soulagée de cette nouvelle. Enfin, toute l’attention était portée à nouveau sur elle. Sur son drame. Mais André était revenu et en plus avec des mérites. Son premier fils élève  à Saint-Cyr  lui offrira l’occasion de briller et de pérorer trop brièvement.  Une seconde grossesse sur le tard et son second fils Michel subira de sa part les mêmes pressions constantes. Insatisfaite permanente, autoritaire et sévère,  radine et  jalouse des autres, au fil des années elle s’est retrouvée seule avec André. Mais André ne doit pas mourir. Même s' il l’agace à être  malade, non, il ne peut pas. Car alors elle serait alors définitivement toute seule. 

Quand on lit ce roman, on se demande  comment André a fait pour supporter sa femme. Lui qui aspirait à une vie simple mais qui l’aimait malgré tous ses défauts. Marie s’est toujours dédouanée de ses illusions perdues et de ses choix en reportant la faute sur André. Les choix secrets  est également un roman sur le temps qui passe et sur la vieillesse. Celle que l’on n’aime pas voir et qui effraie. Car elle rime avec la solitude, la mort qui devient de plus en  plus proche, la dépendance et les journées où il ne reste plus que les souvenirs et les regrets à ressasser. 
Avec une écriture où la pudeur et la justesse du ton renforcent le sentiment d'être le confident des pensées de Marie, j'ai lu ce livre avec une boule d'émotions dans la gorge.  
Et même si  j'ai ressenti de l'antipathie pour cette femme, j'ai été très touchée par ce  roman poignant !

Déçue. Les souvenirs  se résument en un mot, comme le résultat d'une opération arithmétique. compliquée qu'on serait capable de refaire, et qu'il est donc inutile de refaire. André s'est réveillé léger, si léger, qu'elle ne l'a pas entendu se relever, ni reprendre sa place, la figure si pâle qu'elle pourrait s'effriter comme du plâtre. Il ne voulait pas la déranger, il a passé  sa vie à ne pas vouloir déranger qui que ce soit.

Un livre de plus pour le challenge d'Herisson08 et de Mimipinson

jeudi 6 septembre 2012

Gary Victor - Maudite éducation


Editeur : Philippe Rey - Date de parution : Août 2012 - 287 pages et un rendez-vous raté...

Ce  roman est initiatique à plus d’un titre. A travers le personnage de travers Carl Vausier, adolescent à Port-au-Prince dans la fin des années 1970,  l'auteur aborde de nombreux thèmes. Carl compte assouvir sa soif de quête sexuelle.  Il s'agit d'un adolescent comme tant d’autres animé par le désir d’explorer ce territoire inconnu qu’est le sexe. Alors qu'il s'adonne à des plaisirs solitaires dans la bibliothèque de son père, seul lieu de la maison offrant une intimité, son père le surprend. La honte d'avoir désobéi à ce père qu'il respecte et qu'il craint ne le quittera plus.  Carl poursuit son apprentissage  dans les quartiers malfamés  de la ville et s'offre le plaisir monnayé dans les bras des prostituées. Ces dernières lui racontent des histoires où les personnages semblent être à la  croisée des chemins du réel et du conte. Doté d’une belle plume et  d’un imaginaire foisonnant,  ses parents l’encouragent dans la voie de l’écriture. C’est d’ailleurs par le bais d’échanges épistolaires où chacun doit garder l’anonymat que les sentiments vont voir le jour. Alors qu'il ne connait que l'amour purement charnel et instinctif, il tombe amoureux de la jeune fille qui signe Cœur Qui saigne avant même de l’avoir vue. Le jeune homme  timide et mal à l'aise dans sa peau brodera un autre Carl plus beau et plus confiant. Ayant peur que sa supercherie éclate au grand jour, leur premier rendez-vous sera un désastre. Il préfère oublier  la jeune fille  mais c’est sans compter sur le destin.

Quelques années plus tard alors qu'il est devenu journaliste, il la retrouve  prisonnière d'une promesse qu'elle a faite à sa sœur défunte. Un serment qui tient lieu de sacrifice de sa vie. Carl va tout mettre en œuvre pour la dissuader mais sans succès. Leur amour grandit. Un amour impossible et surveillé par les sbires de Duvalier car l'homme à qui s'est fiancée la jeune fille est devenu l'un des leurs. Dans un pays exsangue, terrorisé et  où tout manque, son père décède à son arrivée aux urgences d’un hôpital situé à 333 mètres du bureau du dictateur. Cette distance deviendra une obsession, une source de colère intarissable pour Carl.
L'apprentissage de l'amour tient une place importante dans ce  livre au récit non chronologique. Mais je dois dire qu'il m'ait souvent apparu souvent ennuyant. Les conditions du pays  sous Duvalier  sont empreints de révolte. La jeune fille  qu'il aime  sera une victime de la barbarie et son père  trouvera la  mort  faute de personnel soignant et de moyens. L'écriture permet à Carl d'effectuer un travail sur ses sentiments et ses réflexions. Il  tente de mettre noir sur blanc sa relation avec son père comme pour s'affranchir d'une honte qui lui colle à la peau.
La figure maternelle est quasi absente et j'ai trouvé dommage que l'auteur ne lui accorde pas une place plus importante. La pudeur, la fierté et  la crainte envers le père de Carl sont décrits avec une beauté drapée dans les mots.  

Mais voilà, j’ai trouvé que l’écriture travaillée où rien n’est laissé au hasard l’emportait souvent sur l’émotion. Et il  m’a manquée la musique qui d’habitude accompagne cette écriture et ce phrasé.  Malgré de nombreuses qualités,  je n’ai pas réussi à m’immerger entièrement dans ce texte. Dommage.

De cet auteur, j'avais aimé  Le sang et la mer.  
Le billet d'Yv pour qui ce livre est un coup de coeur.

Merci à Libfly pour cette opération "On vous lit tout".



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