vendredi 1 mai 2009

LES SECRETS DE FAMILLE

Certains secrets de famille sont jalousement gardés … Ils peuvent être une recette de cuisine transmise de génération en génération pour obtenir un plat succulent, une idée de génie ou révolutionnaire qui a apporté la fortune et la prospérité. Mais d’autres sont plus lourds à porter : la folie d’un grand-oncle, la vie débraillée d’un ancêtre, les enfants naturels, ou des tabous… Quelle famille ne cache pas quelque chose ?

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Ma famille est ennuyante à souhait, parfaite sous toutes coutures, bref d’un emmerdement mortel. Papa est directeur financier dans une grosse boîte, à part son journal « le Monde » et la bourse, il ne s’intéresse à peu de choses, en fait à vrai dire à rien. Mon frère, la fierté de mes parents est en prépa, pour ensuite faire l’ENA (ben oui, les chiens font pas des chats…). Maman est la mère modèle, l’épouse modèle … qui ne veut que notre bien ce qui sous entend une bonne éducation, de très bonnes fréquentations (triées sur le volet), de très bonnes études. J’ai 16 ans et franchement, je me dis qu’une famille comme la mienne doit, ça devrait être en voie d’extinction pour le bien de l’humanité ! Je vais habillée à l’école selon les souhaits de maman sauf que je me planque avant dans les toilettes du bahut pour me changer. Un jean, un t-shirt (à la mode) des tennis et je me transforme en ado normale ! Mes parents croient que je suis encore une petite fille modèle … Pas que je me drogue, que je boive ou que je fume mais j’aimerai bien vivre un peu par moi-même mes propres expériences. Mais, selon les bons adages de ma mère, une jeune fille se doit de bonne vertu ! Elle est tellement coincée … A l’écouter, c’était une enfant agréable, obéissante, bonne élève et serviable mais surtout sans défauts. C’est ce qui m’exaspère chez elle ! Personne ne peut être sans défaut même ma meilleure amie en a ! Je me demande si jamais elle n’a dit dans a vie ne serait-ce qu’un seul gros mot ou même y pensé fortement.

Tout à l’heure, en rentrant, j’ai pris le courrier. Une enveloppe m’intrigue. Elle est lourde et elle est destinée à ma mère. Je regarde le cachet de la poste… Tiens, ça vient de son région d’enfance. Je me demande qui ça peut être vu qu’elle n’a jamais gardé contact avec ses anciennes « camarades » (terme qu’elle utilise pour parler de ceux et celles qui l’ont connu sur les bancs de l’école). Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’intuition que cette lettre contient quelque chose sur le passé de ma mère. Assise à mon bureau, je tripote l‘enveloppe, j’allume ma lampe pour essayer de distinguer quelque chose mais le papier est trop épais. L’écriture est appliquée, serrée, je pense que c’est celle d’une femme. Qu’est ce que je fais ? Je l’ouvre et demain, je la remets dans la boîte aux lettres ? Et si je me trompais ? Après tout, je ne risque rien sauf de découvrir qu’on lui avait peut –être même proposé d’ériger une statue pour toutes ses qualités. Je file à la cuisine en priant pour que personne n’arrive le temps que j’ouvre l’enveloppe selon la bonne vieille méthode des détectives en herbe (vapeur d’eau chaude). Super, j’ai le bout des doigts à moitié ébouillantés mais le truc fonctionne, il ne me reste plus qu’à terminer avec un couteau pour bien la décoller. Elle ne contient qu’un mot et des photos. Je n’en crois pas mes yeux, la première montre ma mère sur une moto tenant d’une main une bière à la main et de l’autre enlaçant un gars! Eh ben, maman, ça tu nous l’avais pas dit … Je m’assois à la vue des autres clichés. OK, que ma mère ait bu une bière une fois mais là, je ne peux pas y croire ! On la voit au lit, un cendrier posé sur la couverture, elle fait semblant d’embrasser l’objectif alors qu’un gars nu comme un ver lui tripote les seins. Cinq autres photos … cinq scènes de plus en plus obscènes avec à chaque fois un mec différent. J’ai envie de vomir, j’ai la tête vide. Le mot qui les accompagnait est tombé par terre. D’une main tremblante, je le ramasse et le lis « Salut ma belle, Et, devine ce que j’ai retrouvé chez mes parents ? Les photos de nos fameuses soirées mecs-alcool. Tu te souviens comment on s’éclatait bien alors que nos parents nous croyaient sages comme des images à préparer notre bac ! Tu ne m’en voudras pas j’espère, j’ai eu ton adresse en téléphonant à ta mère car je ne connaissais pas ton nom marital Ta vieille copine qui t’a initié aux joies du libertinage, Lili . PS : si jamais, t’as le blues de ces bons moments… tu peux me joindre, j’en fais toujours de temps en temps pour ne pas perdre la main».

Ma mère est une dévergondée qui s’est laissée tentée par des plaisirs délétères, qui s’est offerte sans retenue à plusieurs hommes, qui leur a laissé posé leurs mains sur son corps. Les pleurs montent dans ma gorge, je m’en veux tellement ! Je m’en veux d’avoir ouvert cette lettre, je n’aurais jamais dû le faire, j’aurais aimé ne jamais savoir. Je reste là allongée sur mon lit à fixer le plafond. Les images des photos dansent devant mes yeux, le sourire vulgaire de ma mère, sa nudité, son air de fille facile. Je voudrais que tout redevienne comme avant, je préfère ma mère sainte nitouche à cette dépravée d’une autre époque.
C’est décidé, je vais jeter cette lettre, je ne veux pas qu’elle l’ait.

Ce sera mon secret, le notre sans qu’elle le sache.

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J’avais 5 ans, on était au mois de mai et il faisait déjà chaud. Comme tous les jours, maman était venue nous chercher à l’école mais elle était différente, comme un peu dans la lune, silencieuse au volant. Quand j’ai vu la voiture de papa garée devant la maison, j’étais heureuse ! Il avait fini sa journée de travail plus tôt ! J’ai vite couru jusqu’ à la maison, j’ai ouvert la porte et j’ai vu mon père attablé, il jouait avec son alliance comme ça lui arrivait quand il était préoccupé. Il m’a regardé, il ne souriait pas, j’ai compris qu’il y avait quelque chose de grave, d’anormal. Je n’ai osé rien dire, je suis restée plantée là dans l’entrée avec mon cartable à la main à attendre ma mère et mes frères. Je continuais à fixer ses yeux tristes, à me demander pourquoi il était là. Il nous a dit que pépé, son père, avait eu un accident de voiture et qu’il était mort. On n’a pas posé de question, c’est vrai, un accident, ça peut arriver à n’importe qui. Pendant 12 ans, j’ai crû à ce que parents m’avaient dit.

Et puis, j’ai appris la vérité ou plutôt elle m’a éclaté en pleine figure comme une bombe. Une vérité apprise au hasard, au détour d’une conversation, par une tante à la langue bien pendue. L’œil sournois, brillant de méchanceté, elle a tout d’abord souri, hochant la tête, me disant que j’étais bien naïve de croire à cette mort accidentelle. Sidérée, interloquée, je ne pouvais pas admettre qu’il en fut autrement, pourquoi mes parents m’auraient- ils menti ? Comme une vipère, elle m’a craché son venin « ton grand-père, il s’est suicidé ! Tu comprends ? Ah, ah… tu dis rien, hein ? ». Blessée de ce mensonge perpétré pendant des années, les larmes me montaient aux yeux. Contente de son effet, elle a continué « A ton avis, pourquoi ton père ne t’en a jamais parlé. Parce que en plus dans sa famille, il ya eu d’autres cas ! Ca doit être héréditaire» en terminant par un rire mesquin. J’aurais voulu la faire taire, j’aurais voulu plaquer mes mains sur mes oreilles et lui dire « tais-toi, tais-toi, tu mens ! » et partir, aller me cacher. Mes jambes n’obéissaient pas, l’écho de mot suicide me remplissait à me faire éclater les tempes.

Pendant des années, j’ai vécu avec l’idée d’être un fruit gangréné, malade. Quelqu’un de différent qui avait dans ses gênes le suicide. Je n’ai jamais sur la raison de son acte ni pu en parler avec mon père. Une fois, j’ai tenté de poser des questions sur mon grand-père. Mon père s’est figé et m’a répondu d’un ton sec et autoritaire« Laisse le passé où il est. Je ne veux pas revenir là dessus ». Il n’a jamais pu me le dire. Pourquoi ?

J’ai plus de 50 ans maintenant et mes enfants ont toujours su la vérité. Je ne voulais pas qu’ils l’apprennent de façon aussi dure, brutale. Je ne garde pas de rancœur envers à mon père. Les années ont effacé ma douleur, ma peine.

mercredi 29 avril 2009

L'OMBRE

Je l’ai encore croisé ce matin. Elle, qui passe son temps à marcher, les yeux perdus dans le vide, emmitouflée dans une parka qu’il fasse chaud ou froid. Elle porte ses cheveux ramassés en chignon qui dévoile les os de son visage et ses lèvres presque blanches. Elle a aux pieds une paire de baskets et toute sa maigreur s’affiche sous un caleçon qui flotte autour de ses jambes frêles. Elle n’est plus que l’ombre d’une jeune femme. Les gens la regardent, s’arrêtent à son passage. Ils lui lancent des regards inquisiteurs voire méchants. Et le mot anorexie arrive dans les esprits, s’invite dans les conversations. Il y a ceux qui d’un air arrogant la dévisagent, se retournent, hochent la tête, et puis ceux qui soupirent et émettent des grimaces de dégoût, d’horreur. Un cercle vicieux où l’on tombe mais dont on ne sort pas sans séquelles.

Pourquoi a-t-elle commencé à se restreindre puis à se priver de nourriture ?

Est ce qu’elle voulait perdre quelques rondeurs comme beaucoup d’adolescentes pour ressembler aux mannequins androgynes ? Ou s’inflige-telle cette punition pour avoir le sentiment de contrôler enfin quelque chose dans sa vie ?

Paradoxalement, moins elle mange et plus elle se sent forte. Forte de contrôler son corps, de le dominer, un plaisir qui dissimule une torture permanente…. Elle veut aller toujours plus loin, ne donner que le minimum vital à son organisme. Moins de kilos puis de grammes. Des soustractions des calories calculées à longueur de temps.

Elle ne veut pas admettre qu’elle est devenue la prisonnière d’une spirale.

Manger un peu plus ? Non, surtout pas… Par peur de voir son corps reprendre des formes et d’abandonner là où elle réussit.

Elle s’enivre de cette satisfaction et de cette ivresse provoquée par le manque de nourriture.

Est-ce un SOS lancé comme une bouteille à la mer, le reflet d’une souffrance béante que son corps crie, libère, et qu’elle affiche ainsi aux yeux de tous ?

Beaucoup plus tard, son corps se souviendra des caresses d’une étreinte, du grain de peau de l’autre, des baisers goulus ou doux, de l’envie, du plaisir. Mais il restera marqué comme au fer rouge de tous ces mois de supplice.

dimanche 26 avril 2009

SOUVENIRS D'ENFANCE

Chacun possède ses propres souvenirs d’enfance, qu’ils soient gais, joyeux, édulcorés ou tristes…On peut se les remémorer avec délice et espérer revenir dans le passé pour les revivre intensément ou alors les cacher enfouis au plus profond de soi, vouloir les oublier à tout jamais, tellement ils font mal.

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Elle est bien loin derrière moi mon enfance, plus de quarante ans me sépare d’elle, mais elle demeure présente. Elle surgit au détour d’une odeur que je croyais oubliée à tout jamais, se réveille à la vue d’une vieille photo aux coins écornées, revient par bribes à l’écoute d’une chanson démodée. Oh oui, je revois la grande maison de campagne où nous passions nos week-ends et une partie de nos vacances. Le jardin où ma mère passait des heures en chantonnant à couper quelques fleurs ici et là, la grande terrasse pavée jonchée de vieux pots en terre et surtout cette campagne si luxuriante qui m’offrait un immense terrain de jeu. J’attendais impatiemment le moment où le blé et le maïs sortaient de terre, la saison où je ramassais des châtaignes puis les noisettes. J’entreprenais des promenades, des marches à travers les champs avec ou sans autorisation, avide de tout connaître. Je délaissais les poupées, je fuyais les activités imposées par mes parents pour parfaire mon éducation. L’odeur des lupins, l’herbe haute qui me piquait les jambes, les vaches qui me fixaient de leurs gros yeux tout en ruminant et dont je me méfiais, les talus que je franchissais et où il fallait éviter les ronces, les orties pour ne pas abîmer mes vêtements. Je martelais bien fort le sol de mes pieds pour faire peur aux vipères, j’inventais des animaux curieux, dangereux qui se tapissaient dans l’obscurité des ombres mélangées aux fougères. Un bâton à la main pour écarter les branchages, je retenais ma respiration avançant prudemment. Une fois que toute suspicion était levée, je continuais à gambader. Quelquefois, mes deux jeunes sœurs m’accompagnaient. Elles me suivaient toujours de près en se donnant la main. Lili et Marie m’obéissaient, c’était moi la grande. Les petites voulaient toujours rentrer assez vite de peur de se faire gronder mais moi j’aurais pu y rester des heures. Mes parents désespéraient, me menaçaient de m’enfermer dans ma chambre et ma mère soupirait que j’avais de plus en plus l’air d’un garçon de ferme. Malgré les punitions, je continuais à explorer cette campagne si simple et si belle. C’était trop tard, Je m’étais éprise pour toujours de cette nature, de toute cette liberté qui s’offrait à moi.



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Ne me parlez de mon enfance ! J’ai tout fait pour l’effacer de ma mémoire. Ah, certains avaient le droit à de l’amour, de l’affection, je n’avais rien de tout cela. Les clichés standards de la famille parfaite, laissez-moi rire. C’est bon la pub, pour faire rêver monsieur et madame tout le monde, leur vendre du bonheur sur papier glacé, rien d’autre. Un père alcoolique, fainéant de surcroît et une mère mélancolique dont les yeux ternes reflétaient toute la tristesse du monde en permanence. Je n’ai jamais connu les histoires que les parents racontent le soir pour vous endormir ou les chansons pour bercer. Dès la fin d’après-midi, mon père, cuvait son vin et ronflait dans le salon endormi devant la télé allumée alors que ma mère était à son travail. Quand il n’avait plus à rien à boire, il me faisait aller à l’épicerie du coin acheter une ou deux bouteilles de rouge bon marché. La tête basse, les yeux fixés sur le trottoir, je me dépêchais de honte. Quand ma mère rentrait, elle allait dans sa chambre, elle y passait tout son temps libre, ne sortant que pour les repas. Quand elle ouvrait la bouche, elle posait toujours les mêmes questions comme un vieux disque. Elle les disait par automatisme, écoutant à peine mes réponses. J’avais à peine 8 ans et je voulais partir, je m’endormais le soir en mettant au point des plans de fugue.
La liberté, je l’avais ! C’était la seule chose qu’ils m’ont offert ou plutôt laissé… La liberté de pouvoir rester traîner le soir après l’école, de partir avec mes copains faire les quatre cent coups, celle d’avoir fumé ma première cigarette à 9 ans ou d’avoir bu ma première bière un an plus tard. Mais, je ne l’ai jamais prise… par peur. Peur de l’inconnu, peur de voir le bonheur chez les autres, je suis restée m’enfermant un monde imaginaire.


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Enfant unique, j’étais dorloté par une mère possessive et choyé par mon père qui voyait en moi « le seul héritier de la droguerie familiale fondée par mon grand-père ». Ma mère craignait pour ma santé, me couvrait d’un bonnet et d’une grosse écharpe au moindre petit vent, me gavait de fortifiants et de sirops de toute sortes. Je n’avais pas l’autorisation d’aller jouer souvent avec mes copains de peur que j’attrape froid ou un microbe quelconque… Mon père, lui, parlait de moi comme si j’étais un prince qui un jour accèderait au trône royal, celui de régner sur les vis et les pots de peinture ! Je m’ennuyais de ne pas pouvoir découvrir le monde. Confiné dans un espace où ma mère pouvait toujours me surveiller, je n’avais pas le droit d’aller deux rues plus loin en vélo. Les autres à l’école se moquaient de moi, me surnommaient « le p’tit bébé à sa maman ». Ne voulant pas faire de peine à mes parents, je ne leur disais rien mais je souffrais en silence. Les murs de ma chambre étaient tapissés de cartes découpées dans des magazines, je connaissais par cœur le nom de tout les pays et de toutes les mers. Je rêvais de voyager, de faire le tour du monde et d’aventures dans la forêt amazonienne. Puis, petit à petit, l’amour de mes parents a commencé à m’étouffer. Quand mon père décrivait les projets de développement de l’entreprise familiale, il ne pouvait s’empêcher d’ajouter que j’avais de la chance d’avoir un avenir tout tracé. Et ma mère, le regard bienveillant, souriait, approuvait d’un hochement de tête. J’étais devenu prisonnier des ambitions de mes parents, d’une vie orchestrée sans fausse note réglée comme du papier à musique. Puis, j’ai commencé à franchir les interdits, sortir jouer dehors même s’il gelait ou faire le tour de la ville en vélo sans me soucier de l’heure. Ma mère me reprochait de lui causer autant de frayeurs, mon père s’indignait que je ne vienne plus l’aider au magasin. Je voulais être libre de mon avenir, de mon métier. A mes 14 ans, j’ai fait un baluchon avec quelques affaires et je suis parti embarquer sur un thonier. Ca y est, j’étais libre !

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