mardi 10 mai 2011

Caroline Deyns - Tour de plume

Éditeur : Philippe Rey - Date de parution : Mai 2011 - 204 belles pages !

J’aime les premiers romans et quand ils sont bons, c’est un réel plaisir de découvrir un auteur ! Et ici, il s’agit d’une bonne surprise ! Tour de plume, le titre est on ne peut plus adéquat avec cette histoire. Tour de plume et un tour d’écriture rondement mené mettant en scène des personnages se retrouvant reliés par un stylo plume. L'objet passe de main en main et les dés sont jetés ! Relais volontaire ou subterfuge qui permet tour à tour de découvrir  les personnages.

Tout commence à la librairie de Monsieur H., amoureux des lettres mais qui souffre de n‘avoir jamais pu écrire lui-même. Isis s’y arrête pour demander son chemin et subtilise le stylo. Isis, jeune femme fragile, aux allures d’adolescente et qui sème sur des petits bouts de papier les mots comme bouée de sauvetage. Le stylo continue son parcours. L’objet se retrouve en possession de Paul qui l’offre en cadeau d’anniversaire à sa mère Sybille. Elle s’est laissée grossir volontairement jusqu’à devenir obèse. La lecture est son échappatoire alors que son corps est devenu un rempart. Sybille reçoit peu de visites hormis celles d'Emma. Une femme comblée, posée en apparence et dont les regret vont  être ravivés. Elle aussi entretient un rapport particulier avec les livres via un amour de jeunesse. Un nouveau cavalier dans cette ronde ? Je vous laisse le découvrir par vous-même... 

Une belle lecture où un stylo plume lève le voile sur des remords, des aspirations,  des blessures. L'écriture, l'amour des livres  se revèlent salvateurs ou rédempteurs. Sous des aspects faussement tendres ou innocents, Caroline Deyns nous fait pénétrer dans l’intimité de ses personnages. Et, j'ai été touchée par chacun d’entre eux ! L’histoire de Sybille et de sa souffrance m’ont nouée la gorge. Une lectrice comme vous, comme moi et dont  on comprend l'attachement aux livres.

Plus on avance dans les pages et plus l’écriture de l’auteure est à l’aise. Un beau premier roman rempli de délicatesse et d'un amour flagrant de l'écriture ! Du bonheur !

Je rajouterai juste : laissez vous prendre par la main. Sans crainte ou appréhension. Prenez place pour voyager avec ce stylo plume...


Les visites hebdomadaires d’Emma et celles, plus espacées de Paul, lui donnent l’illusion que sa solitude est heureusement imparfaite. Et puis elle a ses livres. Ses chers livres. Qui peuplent son esprit, colonisent son corps, juste après lui avoir fait oublier qu’elle en avait un. C’est très bien ainsi.

dimanche 8 mai 2011

Simulacre

Après les vacances, Gwen nous fait cogiter  :

"L’idée du jour, c’est donc d’écrire trois textes – entre dix et vingt lignes environ – dont je vais vous donner le début et la fin. Vous devrez les faire entrer en résonance car la fin de l’un sera le début de l’autre, mais sans que cela apparaisse vraiment comme la suite d’une seule et même histoire…
- Début de 1 : Il y avait dans son regard un mélange de tendresse et de douleur, une lumière propre à ceux qui vivent la vie avec infiniment plus d’acuité que les autres. 
- Fin de 1/Début de 2 : J’ai posé deux assiettes sur la table.
- Fin de 2/ Début de 3 : Il a hésité un moment et il a dit, J’aimerais juste retrouver cette photo.
- Fin de 3/ – Si tu dis que tu ne sais pas, c’est que tu acceptes. "

Et voici mon texte :


Il y avait dans son regard un mélange de tendresse et de douleur, une lumière propre à ceux qui vivent la vie avec infiniment plus d’acuité que les autres. Il ne se plaignait jamais. Quand il tournait la tête vers la fenêtre,  son regard cherchait la mer. Même s’il ne la voyait pas, elle continuait à le posséder. A 14 ans, il avait embarqué en tant que simple matelot sur un thonier qui sillonnait les mers d’Afrique.  Son père était mort, il n’avait pas eu le choix. Dans son portefeuille, il gardait une photo racornie représentant  son père en marin.  Il la gardait précieusement et quand il la regardait,  son visage s’imprégnait de tristesse et de fierté. Aujourd’hui, il m’a demandé de lui sortir son portefeuille.  J’ai pensé qu’il voulait rêver, imaginer ce qu’aurait été la vie  si son père n’avait pas péri en mer.  De ses mains tavelées par le sel, il m’a tendu une photo que je ne connaissais pas. Je l’ai prise sans dire un mot. On le voit assis à côté d’une partie  de l’équipage. Il aborde un sourire de circonstance qui n’en est pas un. Un simulacre affiché sur des  traits à peine sortis de l’enfance.  Son regard est devenu  troublé par le voile opaque des larmes qu’il retenait. A croire qu’il savait que c’était perdu d’avance. Que la maladie rongeait de plus en plus son cerneau. Ogre affamé se nourrissant de ses souvenirs, piochant au hasard des fragments.  Il a dit : « il est temps de manger».  J’ai posé deux assiettes sur la table.
Vite, il fallait se dépêcher. Je devais encore  m’occuper du linge et  régler des factures.  Mais où était-il  passé ? La télé était allumée mais le canapé était vide. «  Gabriel !  A table ». Personne n’a répondu. Non, pas ça. J’étais tellement fatiguée.  « Gabriel ! » j’ai haussé la voix. J’ai eu envie de tout laisser en plan. « Gabriel !!». Ne pas craquer, tenir bon. Le torchon m’a  glissé des mains. Je n’ai pas eu le  courage de me baisser pour le reprendre.  Je voulais juste souffler. Juste une fois. Je me suis laissée tomber sur une chaise comme on s’échoue. Fermer les yeux juste quelques secondes.  Somnoler pour récupérer un tout petit peu.  Une odeur de brûlé m’a  réveillée. Oh, non, je m’étais  endormie pour de bon. Et Gabriel, Où était –il ?  « Gabriel ! » J’ai crié à pleins poumons. J’ai couru  au jardin puis  dans sa chambre. Personne. Toutes les idées les plus folles m’ont traversé l’esprit : et s’il s’était perdu ou blessé ? Gabriel est  arrivé par la porte du garage. Il a eu un moment d’hésitation. Il m’a regardé comme une étrangère. Allait t-il reconnaître sa belle-fille?  Son visage ridé s’est éclairci, ses mains tremblaient un peu plus que d’habitude. Deux mains vides comme des ailes de papillon serrées contre ses jambes.  Il était  dans son monde déconnecté de la réalité.  
Il a hésité un moment et il a dit, J’aimerais juste retrouver cette photo.
-La photo de votre père est avec vous, venez maintenant.
-Non, je veux la photo.
J’ai soupiré. De quelle photo parlait-il ?
   -Quelle photo, Gabriel voulez-vous ?
-Celle où je suis  avec mes parents.
Cette photo n’existait que dans son esprit.
-On la cherchera demain, je vous le promets.
Il s‘est raidi brusquement.
-Laissez -moi tranquille ! Mais qui êtes-vous ?
Surtout garder son calme comme me l’avait expliqué l’équipe médicale.
-Je ne vous veux que du bien. Je vais vous accompagner jusqu’ à votre chambre si vous le voulez.
-Je veux juste ma photo !
Il s’est mis à crier de plus en  plus en fort. C’était la première fois où je me retrouvais seule avec lui. Sans personne pour m’aider.
-Tu l’as volé ? hein, c’est ça ? Tu es une  voleuse ! tout le  monde le dit  au village ! Même ta sœur me l’a dit l’autre jour après  l’école. Tu es une sale menteuse ! Avoue ou alors  j’irai te dénoncer !
Désemparée, je me suis mise à pleurer. Je savais que la maladie pouvait le faire replonger en enfance mais je me n’attendais pas à une telle violence dans sa voix.
-Dis-moi où  elle est   ! Tout de suite ! Sinon, sinon… sinon je vais te punir ! On ne  me ment pas…non, on ne ment pas. Si tu dis que tu ne sais pas, c’est que tu acceptes.

Joyce Carol Oates - Un endroit où se cacher

Éditeur : Albin Michel - Date de parution : Février 2010 - 300 pages

Jenna, 15 ans, voit sa vie basculer. Un accident de voiture a coûté  la vie à sa mère et l’a laissé grièvement blessée. Plongée  dans le paradis artificiel des antalgiques, le retour à la réalité est d’autant plus cruel. Jenna refuse d’aller s’installer avec son père et  sa nouvelle famille.  Sa tante et on oncle décident de  l’accueillir chez eux. Mais comment vivre avec le poids de la culpabilité ? Une vie à jamais changée, une réalité où les photos de famille n’existeront plus  ?
Dès les premières lignes, j’ai accroché à ce livre ! Jenna y dépeint un monde bleu,  douillet, celui où les médicaments les plus forts vous propulsent. Un monde si confortable qu’il vous enlève toute  envie d’en sortir. Surtout pour affronter une réalité dure et glauque. Jenna parle d'avant l’accident, de la normalité puis de l’après. Alors, forcément ces mots ont trouvé des échos en ma personne et j’ai  compris Jenna. Sa révolte, sa souffrance, son envie de crier au monde que ce n’est pas juste. Surtout Jenna pense que accident mortel  est  de sa faute. Et, il y a les douleurs physiques, le manque d’antalgiques qui se fait sentir et qui prend au  ventre. Même si sa tante et son oncle l’aiment et veulent l’aider, Jenna refuse. Elle porte sa casquette pour  dissimuler ses cicatrices mais également  pour se protéger du monde. Une armure et un refuge comme pour essayer de passer inaperçue. Mais,  même en voulant se faire toute petite, elle ne va pas éviter les mauvaises fréquentations.  La spirale et une descente vertigineuse dans la drogue, l'alcool, les faux espoirs et les faux amis. Je n'en dis pas plus ! Même si la fin ne débouche pas sur une happy-end, l’optimisme et l’espoir d’une renaissance sont au rendez-vous.
Il s'agit de la première fois que je lis cette auteure en collection jeunesse.  L’écriture percute comme toujours et les thèmes également ! Une lecture qui m’a beaucoup, beaucoup touchée! Joyce Carol Oates décrit avec finesse et psychologie les angoisses, les peurs de Jenna . Une belle lecture, forte mais sensible! 
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