vendredi 11 janvier 2013

Erwan Larher - L'abandon du mâle en milieu hostile


Éditeur : Plon - Date de parution : Janvier 2013- 225 pages et un très bon roman!   

Fin des années 70, le narrateur fils unique d’une famille bourgeoise et conservatrice de Dijon voit débarquer dans sa classe de terminale une fille qui détonne. Cheveux verts, l’air rebelle, tendance punk allant même clamer des slogans de lutte en cours et affichant ses opinions. Elle écoute de la musique totalement inconnue aux oreilles  de  ce jeune garçon plutôt habituées à Michel Sardou. Elle l’intrigue, le fascine. Il se pose des questions à son sujet, sur son enfance et sa famille. Cette demoiselle meilleure élève que lui l’attire comme les contraires. La chance s’y mêle, elle le remarque, l’initie à sa culture. Le fils de bonne famille au chemin tout tracé se rend à des concerts de façon buissonnière, l’écoute, boit ses paroles même s’il ne comprend pas grand-chose à ses engagements et ses convictions. Il est amoureux Ils se perdent de vue ou plutôt il se sent abandonné de n’avoir pas eu de ses nouvelles pendant l’été. Pourtant, ils se retrouvent. Elle est en fac de lettre, étudiante brillante, lui en droit. Ils cohabitent façon copain-copine jusqu’au jour où elle l’amène à lui. Enfin. Ils se marient mais elle garde une part de mystère, insaisissable par moments voire secrète. En France, la gauche est au pouvoir. Une révolution, une défaite cuisante pour ses parents à lui.

La suite pourrait être classique : après le mariage l’achat de la maison puis le premier bébé même si elle n’était pas partante. La routine et un couple heureux. Sauf qu’ils ont juste eu le temps d’effleurer  le bonheur. Et encore. Surtout lui qui n’a plus que pour seul ami Johnnie (celui de la bouteille) à qui il peut confier ses doutes. Est-ce qu’elle l’a vraiment aimé ? Est ce qu’il n’aura été qu’une couverture, un mari pour les apparences ?
A vingt-quatre ans et en moins de six ans sa vie aura été bouleversée. Elle aura été un tsunami qui l'a laissé couché à flanc.

Incontestablement, le nouveau roman d’Erwan Larher est bon. Très bon. Pourtant rien n’était joué d’avance. Malgré quelques bémols, j’avais aimé Qu’avez-vous fait de moi? mais par la suite je n’avais pas du tout accroché à l’histoire d’Autogenèse que j’avais abandonné. Je me demande pourquoi je vous raconte tout ça… Peut-être parce que ce roman m’a touchée d’une façon particulière et que j'ai eu cette sensation de sincérité  comme si l'auteur sans artifice hormis l'humour  dévoilait une partie de sa personnalité. Avec sensibilité et non sensiblerie.
Erwan Larher signe ici une histoire hypnotique, belle et triste  avec des sourires où le mâle est un être fragile et non dominant. Cerise sur le gâteau, l'écriture s'est bonifiée, affûtée et délestée d'effets de manche.  
Roman d’initiation à la vie, à l’amour et à la mort dont on ne sort pas indemne. Effet uppercut assuré (une lecture qui m'a laissée couchée sur le flanc comme le personnage) !

Les billets de Charlotte, Keisha (citée dans les remerciements!) 

jeudi 10 janvier 2013

Jeanne Benameur - Profanes


Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Janvier 2013 - 274 pages éblouissantes ! 

Octave Lassalle est un ancien chirurgien cardiologue à la retraite. Agé de quatre-vingt-dix ans,  il vit seul dans sa grande maison. Avant que la dépendance  n’arrive, il a décidé d’anticiper et a tenu à choisir  quatre personnes. Chez chacun des quatre, il a flairé le terreau d’une histoire. Quelque chose qui pourrait l’éclairer. Chez chacun  d’eux, la lutte, solitaire, pour la vie. Et aucune religion à laquelle se raccrocher. C’était la question commune à chaque entretien. La plus importante. Quel rapport entretenaient-ils avec la foi, la religion ? Aucun  des quatre n’avait la foi domptée par la religion. Les quatre doutaient. Mais luttaient, il le savait. Et c’est pour cela qu’il les avait choisis.
Chacune d’entre elles se voit affecter une tranche horaire et une mission précise. Ces trois femmes et cet homme se croisent chez Octave Lassalle. Chacun a son histoire comme Octave. Avant d’être un vieux monsieur seul, il était marié et avait une fille Claire. Claire gravement blessée dans un accident  en pleine jeunesse en allant rejoindre son amant et Anna qui le suppliait, le priait de sauver leur fille. Octave n’a pas pu. Conscient de ses limites et par peur d’échouer.  Toutes les années de solitude l’ont laissé sur la grande route blanche et ils ne  sont pas assez de quatre pour avancer avec lui.  Il pense à l’étymologie du mot profane : celui qui est devant le temple. Il est  ce profane. Ils sont  ces profanes. Entouré de Marc dont il ne sait pas grand-chose, d’Hélène l’artiste peintre, de Yolande une femme au grand cœur sur qui on peut compter et  de Béatrice, la jeune étudiante infirmière, Octave veut pouvoir enfin avancer.   Un profane a le droit aussi de douter. Le doute n’est pas réservé aux croyants. J’ai besoin d’autres êtres humains, comme moi, doutant, s’égarant, pour m’approcher de ce que c’est la vie. Parce que je suis vieux.(..) J’ai besoin de confronter mon doute à d’autres, issus d’autres vies, d’autres cœurs. J‘ai besoin de  frotter mon âme à d’autres âmes aussi imparfaites et trébuchantes que la mienne.  Pour vivre ses dernières années et en tirer parti, Octave reconnait avec humilité ses doutes, sa peur. Comprendre là où il a échoué pour atteindre une forme de sérénité avec lui-même. Il refuse celle donnée par les religions, pour lui l’homme grandit par ce qu’il apprend des autres. Il a consacré sa vie à en sauver d’autres sans dogme contrairement à Anna, croyante, la religion en bandoulière. Après la mort de Claire, ils se heurtaient, prière contre impuissance. Anna est repartie vivre au Canada emportant tous les souvenirs de Claire sauf une photo et sa maison où elle jouait étant petite fille. Octave a la conviction que ces quatre personnes vont jouer un rôle. Et il pourra panser  ses propres blessures, apaiser ses doutes et comprendre. Octave distribue lui-aussi son histoire mais surtout celle de Claire pour qu’elle continue de vivre.  Marc, Hélène, Yolande et Béatrice reçoivent eux-aussi. Humblement.  D’Octave, de cette maison chargée de souvenirs  qui délivre une histoire. Enrichissante pour le soi intérieur, pour son  cheminement intérieur pour mieux comprendre la vie, l’appréhender et la vivre.

Il faut prendre son temps pour lire ce roman, pour s'imprégner des mots. Riche par sa portée, riche par ce qu’il nous enseigne. Jeanne Benameur par son écriture d’orfèvre signe ici un livre qui ouvre les yeux, l’esprit et  le cœur.  Un livre d’une intensité rare, éblouissant, qui ne laissera personne  indifférent. Elle nous offre un hymne à la vie, à la foi dans l’homme. Un lecture dont on sort grandi, messager et  habité par ce texte sublime.

Après Laver le sombresLes demeurées, Les Reliques ,Les mains libresLes insurrections singulières, cette auteure est une mes auteures préférées par ses thèmes, par son engagement et par son écriture.

Les billets de Jostein et Géraldine

NB : Merci à Actes Sud pour la couverture car maintenant les parutions d'auteurs français ont des couvertures uniformes (et bien tristounettes)...
 

mercredi 9 janvier 2013

Valérie Tong Cuong - L'atelier des miracles


Editeur : JC Lattes - Date de parution : Janvier 2013 - 266 pages d'humanité ! 

Mariette selon l’expression  est au bout du rouleau. Professeur d’histoire-géo mariée un homme politique calculateur qui la rabaisse, elle se rend  au collège avec la peur au ventre. Un de ses élèves, un meneur de troisième, a décidé  de la faire craquer. Un jour, Mariette voit rouge. C’est la gifle, l’élève qui tombe dans les escaliers. Mariette est internée en hôpital psychiatrique, son mari ne voulant pas que cet incident s’ébruite à quelques semaines des élections. Quand le feu prend dans l’immeuble où elle sous-loue un appartement, Millie saute par la fenêtre. Cette jeune secrétaire intérimaire vit dans la solitude la plus totale et porte une blessure béante depuis l’enfance. Surnommée la miraculée à l’hôpital car elle n’est pas blessée, Millie ne dit rien. Elle feint l’amnésie dont les médecins parlent. Et il y a Monsieur Mike. Cet ancien légionnaire d’à peine quarante ans qui  a déserté l’armée. Trop d' horreurs et de sales besognes  dont personne ne parlait et surtout pas les gradés qui donnaient les ordres. Après son retour dans le monde civil, personne ne voulait  plus de lui, ni sa femme  ni aucun  employeur. Alors, il vit dans la rue sous un porche. 
A ces trois personnes en détresse , Jean propose de les aider, de les accueillir dans son association située dans un ancien atelier d’horlogerie. Le temps que Mariette  retrouve confiance en eux, que la mémoire de Millie revienne. Monsieur Mike est embauché par Jean comme agent de sécurité.  L’Atelier est un tremplin, un endroit où l’on reste un temps donné  pour se refaire. Pas d'assistanat mais donner aux gens malmenés par la vie un second souffle.
La suite est un merveilleux roman où Mariette, Millie et Monsieur Mike décrivent le fil des évènements. Millie poursuit dans son mensonge et devient Zelda une nouvelle personne blanche de tout passé, Mariette comprend que son mariage repose sur un leurre  et Monsieur Mike se pose des questions sur les  rouages opaques de l’atelier. Jean leur prépare une nouvelle vie  sur mesure mais un grain de sable enraye toute la mécanique qui fonctionnait si bien jusqu’à  présent.

Valérie Tong Cuong pose de multiples réflexions sur la solidarité. Ce que l'on cherche consciemment ou non en tendant une main pour aider l’autre et ce que l'on gagne à être sorti d'une mauvaise passe qui perdure.  
Un très, très beau roman sur la solidarité et les secondes chances offertes à des personnes qui en ont besoin avec  des personnages  tellement  vrais et  tellement  humains ! Je suis sortie émue de cette lecture et  surtout remplie d’espoir. Et même s’il y a des mensonges, si Jean se révèle ne pas être le Bon Samaritain sous toutes les coutures, ce livre débouche sur une chaîne où chaque être humain a de l’importance. 
Pas de guimauve mais la réalité et beaucoup d'humanité. Un coup de cœur qui fait du bien ! 

Elle avait raison. Depuis le début, j'avais intégré le dispositif sans renâcler, je n'étais pas fier à cent pour cent de ce que je faisais, mais j'avais préféré éluder le questions gênantes pour satisfaire ma propre soif de m'en sortir, ma soif d'exister, ma soif de respect. Elle avait raison : qu' y avait-il de mal à faire le bonheur d'autrui ? 

 
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