mardi 12 février 2013
Dès que le vent soufflera...
Dimanche dernier, ballade près des quais. Soudainement, on a entendu un bruit de moteur puissant et régulier, une fumée noire s'est élevée dans le ciel. L’Abeille Bourbon que j’ai toujours vu à quai se préparait à partir. Un coup de vent assez fort et elle va se positionner vers Ouessant. Au cas où, prête à intervenir.
On a rebroussé chemin, l’équipage s’activait et en rien de temps de temps, elle s’est éloignée. Des manœuvres maintes fois répétées , un air de ballet millimétré où l’erreur n’est pas permise. Nous n’étions pas seuls à la regarder dans un silence quasi cérémonial. Avec un respect naturel car dès que le vent soufflera, la mer reprend ses droits et quelquefois des vies...
Pia Petersen - Un écrivain, un vrai
Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Janvier 2013 - 215 pages à ne pas rater !
Ecrivain reconnu, Gary Montaigu reçoit la consécration suprême avec l’International Book Prize. Miles un producteur de télé propose à Gary de rester encore plus longtemps sous les feux de la gloire avec une émission de téléréalité qui lui sera entièrement consacrée. Pendant deux mois, Gary poursuivra l’écriture de son roman en cours et les spectateurs voteront. C’est eux qui décideront de l’évolution du livre alors que Gary sera filmé en permanence. Ruth la femme de Gary qui supervise sa carrière l’encourage vivement d’accepter. Avide de reconnaissance, elle arrive à convaincre Gary. Miles leur vend le projet comme la possibilité de donner une autre vision de la littérature. Plus actuelle, plus en phase avec ce que les gens demandent. Seule l’écriture d’un livre ne fera pas d’audience, Miles le sait pertinemment. Il faut donner davantage aux téléspectateurs. Leur laisser la possibilité de s’impliquer dans le roman mais aussi dans l’intime, le personnel. Le contrat prévoit que Ruth surprendra Gary en train d’embrasser une autre femme Tout est écrit par avance. Mais au bout d’un mois la mascarade s’arrête à cause de Gary.
On retrouve Gary un an plus tard après un accident. Isolé dans une chambre de son domicile, assis dans un fauteuil roulant, il écrit sans conviction parce que Ruth l’ordonne. Elle a toujours tout planifié pour lui. Miles s’impatiente pour que le tournage de la storystelling reprenne au plus vite. Ruth use de tous les moyens mais Gary refuse obstinément.
Alternant habilement le déroulement de l’émission de téléréalité et les impacts des mois plus tard, l’auteure nous amène à découvrir ce qui s’est passé. Elle dresse le portait réaliste peu flatteur de la télévision prête à tout pour répondre à la demande des téléspectateurs mais aussi celui de notre société . Les gens aiment s’inviter dans l’intime des autres, s’identifier à quelqu’un et surtout le juger. A travers Gary, les questions sur le rôle de la littérature, la liberté de l’écrivain et les besoins que nous fabriquons sont creusées.
Avec une écriture vive où l’énergie se mêle à l’intelligence, Pia Petersen nous offre un très bon roman avec des réflexions et les propos très justes ! Un livre dévoré qui s'est transformé en hérisson (avec ses nombreux marque-pages !).
Gary retourne sa chaise et contemple la feuille vide devant lui. Il se tâte pour écrire mais à quoi bon? Ca ne sert plus à rien. Le monde sombre dans l'ignorance, la déshumanisation dans le totalitarisme dans l'obsession de la sécurité dans le profit, les hommes sont réduits à n'être plus que des vecteurs économiques; il y a trop d'hommes et ils ne comptent plus du tout, l'esprit critique n'est plus possible, remplacé par "j'aime, je partage", et lui, il se demande si ça sert encore à quelque chose d'écrire. A une époque, il pensait que la littérature contribuait à la construction de la société, qu'elle apportait une vision des choses. Elle était cet intervalle où il était encore possible de penser en continu, avec un fil conducteur.
Les billets de Cathulu, Charlotte, Emeraude, In Cold Blog, Kathel, Lili
lundi 11 février 2013
Claire-Lise Marguier - Les noces clandestines
Éditeur : Éditions du Rouergue - Date de parution : Février 2013 - 121 pages dont on en sort pas indemne !
Il sait que Bonne-maman connaît ses dernières semaines. Pendant ce temps, il aménage une chambre au sous-sol. Une pièce cachée. Ce professeur d’histoire célibataire vit depuis toujours avec sa grand-mère qui l’a élevé. Après la mort de Bonne-maman, il devient obsédé par l’idée que la chambre rouge soit occupée. Seule une personne digne peut l’habiter, une personne parfaite à ses yeux. Quelqu’un vers qui il pourrait porter une adoration. Ses recherches sont vaines jusqu’à ce que le hasard s’en mêle. Il remarque un adolescent vivant dans la rue et sous prétexte d’un repas, il invite Joël. Le jeune garçon drogué le premier soir se réveille le lendemain dans la chambre rouge. Durant son sommeil, il a été lavé avec soin, contemplé avec un regard de dévotion. A son réveil, il ne cherche pas à s’enfuir.
Ce livre n’est pas un énième récit sur un kidnapping. Ici, les rôles de victime et de bourreau se superposent, s’inversent dans une ambiance de dévotion et de malaise quasi-palpable. On est spectateur de ce huit-clos étrange. Sur ses gardes, Joël accepte cette vie cloisonnée et joue le jeu. A travers les rites installés où le mystique a sa place, chacun trouve ce qu'il attend. L'adolescent demande des punitions, l'adulte lui en donne en y prenant du plaisir. De quelle faute veut-il s'expier ? Presque pas de mots entre ces deux personnages, tout est dans les gestes et les regards. La folie jouxte la quête de la perfection et la relation de domination glisse, permute.
Dès le départ, Claire-Lise Marguier installe une ambiance troublante. On se tient sur le fil du rasoir bousculé par des sentiments dérangeants, contradictoires. Avec une écriture classique, riche et aux accents poétiques, on se retrouve piégé dans la toile d’araignée qu’elle tisse. L’ambiguïté de cet amour porté comme un sacre est dévoilée sous toutes ses facettes tandis que la personnalité de l'adolescent énigmatique aux allures candides se dessine. Parce que l'envoûtement et la fascination ne peuvent pas être que lumière, la fin en sera d'autant plus sombre.
Je n'étais pas sortie indemne de Le faire ou mourir, ça a été le cas ici également.
Une lecture qui agit comme un uppercut, vous êtes prévenus !
Chaque jour, la beauté de Joël m'éblouissait comme si je la découvrais. Joël était un ravissement de tous les instants ; il donnait un sens à l'existence des autres.
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