samedi 18 janvier 2014

Céline Lapertot - Et je prendrai tout ce qu'il y a à prendre

Éditeur : Viviane Hamy - Date de parution : Janvier 2014 - 182 pages dures, bouleversantes, écrites sur le fil du rasoir !

Charlotte âgée de dix-sept ans va comparaître devant le juge pour avoir tué son père. Elle a commis cet acte pour se libérer de sa prison.

Une belle maison, un père qui a un bon travail et qui sait manier les mots, une mère qui est une fée du logis et mijote de bons plats. La façade parfaite que bon nombre de personnes peuvent envier. Mais derrière cette porte, derrière cette fausse ambiance et  ce simulacre de la famille heureuse, il y a l’enfer que vit Charlotte depuis ses sept ans. Son père lui a repeint sa jolie chambre de petite fille où les nouveaux jouets et livres abondent. Malgré son jeune âge, elle a compris que son père bat sa mère qui encaisse sans broncher.
Alors qu’une copine est venue admirer sa toute nouvelle chambre, Charlotte ravale sa salive en entendant le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre. Son père est rentré et une fois de plus, il lève la main sur sa mère. Pour avoir mis ses mains sur ses hanches et affiché une mine renfrognée, son père la punit. Elle va dormir dans la cave, pas une nuit, non, mais toutes les nuits. A côté des sacs de pommes de terre, il a mis un lit et un bureau. Voilà sa nouvelle chambre. Préméditation flagrante de son père qui avait pris ses précautions avant que sa fille ne raconte à quiconque ce qui se passe chez eux. A l’école, Charlotte est mise à l’écart ce qui l’arrange.

Elle vit sous les menaces de ce père manipulateur, narcissique qui ira jusqu’à l’enchaîner dans son lit quand un jour elle voudra dormir dans sa chambre. Elle nous raconte comment ses grands-parents n’ont rien vu quand ils venaient , la "fille chérie" découvrant sous l’insistance perverse de son père « mais montre ta chambre » une vraie chambre d’ado où elle ne dort pas. Son isolement, ses notes trop basses vont déclencher un contrôle mais personne ne devinera ce que dissimule son armure de silence car Charlotte encaisse beaucoup, trop. Sa mère n’a jamais essayé de protéger la chair de sa chair en cassant ce carcan. Son attitude d’épouse soumise créée chez sa fille un abime. Tout avouer ? Se taire encore ? Torture supplémentaire de l’esprit avec toujours cette peur, cet espoir que tout ça cesse un jour. Sa seule échappatoire est la lecture qui permet de s'évader de sa geôle.

Quelques heures avant de passer devant le juge, Charlotte consigne le tout dans un cahier qu’elle va remettre au juge pour qu’il la lise. D’une volonté inflexible, déterminée à ce qu’on ne lui vole plus sa vie, elle la victime dont la société n'a pas su déceler la détresse.

Sans larmoyant et avec une incroyable justesse, la distance et la volonté de Charlotte nous sautent au visage. L’écriture de Céline Lapertot est sur le fil du rasoir et il le fallait car la maltraitance et les oripeaux dont elle se pare, de l’enfance et de l’adolescence saccagées sont des thèmes peu faciles. Ce livre est dur et les mots adressés au juge en aparté sont comme des gifles… Oui , dur et douloureux, mais si criant de cette vérité qui existe bel et bien. J’ai terminé ce livre avec l’impression d’avoir reçu un uppercut et cette envie de crier.


"L'indicible, l’innommable."
Voilà ce que je vous écris monsieur le juge. 
"Connaissez-vous cette peur si instinctive qu'elle en capture les mots?"

Je suis une victime. Une victime détestée par d'autres victimes qui ont eu , elles, le courage de parler. Une victime gênante pour les bien-pensants qui s'imaginent qu'ils auraient mieux fait que moi.
Moi je lui  aurais fait du chantage. 
Moi j'aurais tout dit à  mes profs.
Moi je l'aurais tué depuis longtemps déjà.
Moi j'aurais profité des grands-parents pour avoir une nouvelle vie.
Tant de gens qui maîtrisent à la perfection l'art "du" et "si". Tant de gens qui savent ce que doit être une victime. 

Le billet de Séverine

jeudi 16 janvier 2014

Stewart O'Nan - Un mal qui répand la terreur


Éditeur : Editions de l'Olivier - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-François Ménard - Date de parution : 2001 - 256 pages magistrales ! 

Frienship une petite ville dans le Wisconsin où Jacob Hansen porte plusieurs casquettes : à la fois celle du shérif, du pasteur et de l’embaumeur. Il a participé à la guerre de Sécession qui s’est déroulée il y a peu et il est marqué à tout jamais. Durant un été particulièrement caniculaire alors qu’il sillonne la campagne avoisinante à bicyclette, il trouve le corps d’un soldat.

Jacob marié et père d’une petite fille âgée de quelques mois est le narrateur des événements qui vont se produire. Mais il emploie le  "tu " pour parler de lui et dès les premières lignes ce choix donne une sensation attirante et angoissante. Jacob très croyant, qui nous raconte sa phobie pour les chevaux depuis la guerre, du soldat Norvégien malade dont il s’occupait. Et parce Jacob parle tout seul quelquefois, certains le surnomment le fou. Plusieurs habitants de Frienship tombent malades, meurent. Le docteur est formel, il s’agit de la diphtérie. L’épidémie se propage et la quarantaine s’impose. Certaines familles doivent rester cloîtrées chez elles et la ville est coupée du reste du monde. Jacob doit préparer les morts, faire des cercueils et veiller à ce que tout le monde obéit aux consignes. Sans compter un incendie qui se rapproche rapidement.

Et la tension va en crescendo atteignant son paroxysme dans les dernières papes où Stewart O’Nan assène au lecteur des claques! Les cartes sont quelquefois volontairement et habilement cachées. On découvre toute la vérité dans ces dernières pages terribles, étouffantes, douloureuses !  Et on est ferré, interpellé par ses réflexions, ses interrogations, les choix qu'il fera ou non car ce roman nous interroge sur le mal, sur notre condition d’humain ( et donc sur notre pouvoir d'agir ou non, nos convictions), sur la culpabilité. Je n’en dirai pas plus...

Une lecture dont on ne sort pas indemne, vous êtes prévenus ! Magistral, du grand Stewart O’Nan !

Qui aurait pensé que tu deviendrais amer? Qui aurait attendu ça de toi ? Alors, tu te retournes et tu murmures une autre prière dans ton oreiller parce que tu es trop orgueilleux pour admettre que tu as tort. Non parce que tu as peur. Mais parce que tu ne peux pas changer ce que tu es.

Lu de cet auteur (chouchou) : Chanson pour l'absenteEmily - Les joueurs - Nos plus beaux souvenirs

mercredi 15 janvier 2014

Sophie Bassignac - Mer agitée à très agitée


Éditeur : JC Lattès - Date de parution : janvier 2014 - 236 pages et une jolie surprise !

Maryline et son mari se sont installés en Bretagne là où Maryline a grandi depuis plusieurs années. Le couple a quitté New-York où il menait une vie bien différente. Elle ancien mannequin et lui rocker héroïnomane, ce changement était pour sauver William de ses démons. Maryline a transformé l’ancienne maison en chambre d’hôtes où différents clients séjournent. Elle surveille toujours William du coin de l’œil et affronte la crise d’adolescence de leur fille boulimique à la forte personnalité. Ce quotidien est chamboulé par la découverte matinale du cadavre d’une jeune fille sur la plage plus bas que la maison.

Dès les premières pages, le ton est donné. Un humour souvent ironique souffle sur les personnages. Seul William et ses manières si délicates semble épargnés car Maryline veille sur lui comme sur un enfant. Maryline est bouleversée car William est rentré ivre après une soirée en compagnie de deux de ses amis la veille de la découverte macabre. Et pour protéger William, Maryline est prête à tout même s’il n’y pas mêlé à cette mort. Et c’est justement en voulant protéger son mari que Maryline va changer la vision de son couple, ses relations avec sa fille.

Un antiquaire pervers, me premier amour de jeunesse de Maryline  revenu  : tout cela pourrait paraître de trop ou peu crédible. Mais justement Sophie Bassignac sait nous entraîner dans les tourments de son héroïne en jonglant entre comédie et drame, et  un sens aiguë pour camper ses personnages. Le ton léger des premières pages laisse place à une mélancolie douce sur le couple et de ses remises en question, la mort, l’épanouissement et les choix auxquels on est confronté alors que le temps s’égrène irrémédiablement. Si j'avais été déçue par "un jardin extraordinaire", ce roman m'a réconciliée avec l'auteure ! 

Lu également de cette auteure : Dos à dos
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