lundi 10 mars 2014

Ron Rash - Un pied au paradis

Éditeur : Le Livre de Poche - Traduit remarquablement de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez- Date de parution : 2011 - 316 pages lues d'une traite ! 

Années 1950, Jocasse dans le comté d'Ocopee. Sur cette ancienne terre cherokee de l'Amérique profonde et rurale, Holland Winchester a disparu.  Sa mère a l'intime conviction qu'il est mort. Holland revenu depuis peu de  la guerre décoré de la Gold star et avec comme souvenirs pour ne pas oublier des oreilles prélevées sur les morts qu'il a tués.  Sa mère soutient au shérif Alexander que Billy Holcombe l'a tué, elle a entendu un coup de feu le matin même. Et il l'a croit.
Jocasse vit ces derniers mois car la compagnie d'électricité Carolina Power rachète les terres pour une poignée de dollars et la vallée sera bientôt engloutie sous les eaux. La population tente de gagner un peu de temps. Une population attachée à cette terre qui représente leurs racines et où un soleil de plomb est sur le point d'anéantir les récoltes.
Le shérif se rend au domicile des époux Holcombe convaincu que Billie est le meurtrier. Il y rencontre son épouse enceinte dans une maison qui respire la pauvreté. Interrogé, Billie a réponse à toutes les questions du shérif mais ce dernier ne croit pas à son innocence.

Mais quel livre ! Très vite, on comprend que Ron Rash n'a pas écrit un polar classique mais plutôt un roman noir. D'ailleurs l'enquête pour retrouver le corps d'Holland n'est pas primordiale. L'auteur a choisi de nous glisser tour à tour dans la peau de cinq personnages : le shérif du comté, la femme de Billie, Billie, leur fils, l'adjoint du shérif Alexander.
A travers chacun, de la journée où Holland à disparu à la visite du shérif aux Holcombe puis à des années plus tard, des éléments nouveaux se greffent, sont distillés lentement. Si les personnages peuvent revenir sur une même scène déjà décrite et y apporté leur propre vision, ils ajoutent des détails relevant de la sphère intime.

Un livre sombre, puissant où il est question de remords, de souffrances, de filiation, de superstitions, de justice réclamée, de secrets tus ensevelis sous la fierté et l’orgueil, du poids des actes commis dont les conséquences vous pèsent chaque jour. Et chacun semble voué à un destin scellé à une forme de malheur. Comment trouver la paix et la rédemption?

Ron Rash décortique ces âmes humaines dans une écriture où l'âpreté côtoie la poésie. L'ambiance quasi-palpable et magnétique m'a ferrée avec les descriptions de cette nature rocailleuse.
Ce premier livre de Ron Rash est captivant, troublant, fort, émouvant avec des personnages approfondis, hantés par leurs actes et leurs choix.  

Mais rien n'est solide, ni permanent. Nos existences sont élevées sur les fondations les plus précaires. Inutile de lire des manuels d'histoire pour le savoir. Il suffit de connaître l'histoire de sa propre existence.

Une lecture commune avec Theoma car toutes les deux nous avions adoré Le monde à l'endroit  l'année dernière.

dimanche 9 mars 2014

Paola Pigani - N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures

Éditeur : Liana Levi - Date de parution : Août 2013 - 215 pages et une lecture nécessaire ! 

D’abord, il y a ce titre magnifique porteur de poésie qui fait référence à un proverbe tsigane : "on n’entre pas impunément chez les Manouches, ni dans leur présent, ni dans leur mémoire". Et cette couverture qui représente seule cette grande route de la roulotte des gens du voyage enlevée de son essieu comme la fin d’un voyage, l’opposé de la liberté et donc du mode de vie de cette communauté. Le 6 avril 1940, ce décret : "en période de guerre, la circulation des nomades, des individus errant généralement sans domicile fixe, ni patrie, ni profession effective, constitue pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté " fut un tournant dans la vie des gens du voyages en France. Car oui, c’est bien dans notre pays que ce déroule ce roman inspiré d’une histoire vraie. Premier choc qui fait douloureusement mal et honte. Trois-cent-cinquante tsiganes de Charente-Maritime furent conduits sous escorte policière dans le camp des Alliers sur ordre de Préfet de la Kommandantur d'Angoulême. Deuxième choc car le mot « camp » associé la Seconde Guerre Mondiale évoque généralement et principalement l’Allemagne et non la France.

Paola Pigani nous raconte à travers l’histoire d’Alba tout juste âgée de quatorze ans à son arrivée avec sa famille au camp  les souvenirs d’Adrienne une grand-mère tsigane de quatre-vingt-sept ans. Six années dans ce camp  cloîtrés sans aucune liberté, la promiscuité dans des hangars, la faim et le mort à petit feu des espoirs. "Les objectifs secondaires de l'internement sont de leur apprendre à vivre comme tout le monde, d'abandonner leurs rites, leurs vices, d'adopter des règles d'hygiène, d'éduquer les enfants, de les faire travailler afin qu'ils ne soient pas à la charge de l'état" :  sous-entendu supprimer leur mode de vie, leurs traditions pour en en faire des sédentaires. Il y a les humiliations et ce dont on les prive. Eux qui étaient habitués à travailler  pour subvenir à leurs besoins et à sillonner librement les routes n’ont plus aucun droit. Les hommes ne savent que faire de leurs mains, la gaieté s’éteint dans les yeux de tous. Et l'interdiction de dormir dans la roulotte bien plus qu’un moyen de transport , elle est leur habitat, le foyer où se retrouve toute la famille  : "Ainsi cachées, immobiles, les roulottes n'existent plus aux yeux de la population locale. Les autorités se gaussent déjà de la réussite de leur entreprise : donner à ceux-là le goût de prendre racine, d'être comme tours citoyens  français. "
La mère d’Alba dépérit, son père privé de son cheval est devenu est un homme terne. La faim, les hivers rudes, la saleté les usent tous. Bien sûr, la révolte et l'incompréhension les habitent  mais ils n'ont aucun moyen de se faire entendre. La solidarité et l’entraide, piliers de la communauté, sont mises à mal "Là où auparavant on donnait sa part toujours au plus pauvre, on ne voit plus l'autre pareil". Durant ces six années, Alba deviendra femme puis mère en devant supporter la souffrance, les paroles qui blessent mais heureusement, il y a de une vraie humanité encore présente chez quelque personnes.

Avec sensibilité, poésie et pudeur, Paolo Pigani nous offre un roman bouleversant, touchant, digne et sans pathos. J’ai été fracassée par cette histoire et gagnée par la honte. Car cette communauté qui a souffert dans sa chair et son esprit par le passé est souvent pointée du doigt, accusée à tort et à travers. Il n’y a qu’à regarder ces terrains à la périphérie des ville où ils se retrouvent rassemblés (pour ne pas utiliser un autre mot) et de tendre l’oreille pour écouter ce qui est prononcé à leur égard. Une lecture uppercut qui fait mal, qui nous ouvre les yeux sur un pan de l'Histoire peu connue  mais un roman  nécessaire qui montre ô combien la différence dérange.

Les billets de Marilyne (sur Babelio), Liliba, Mirontaine

vendredi 7 mars 2014

Andrés Neuman - Parler seul

Éditeur : Buchet-Chastel - Traduit de l'espagnol (Argentin) par Alexandra Carrascos- Date de parution : Mars 2014 - 167 pages remarquables!

 "Quand un livre me dit ce que je voulais dire, je me sens le droit de m'approprier ses mots, comme si un jour ils m'avaient appartenu et que venais de les récupérer." Cette pensée d'Elena comme tant d'autres trouvera un écho chez tous les lecteurs. Chez ceux qui ont puisé dans les livres de la force, un baume et qui les accompagnés durant des périodes peu faciles de la vie. Elena toujours qui confie cette remarque superbe, si juste " Je me demande si, sans forcément sans en avoir conscience, on ne va pas vers les livres dont a besoin. Ou si les livres eux-mêmes, qui sont des êtres intelligents, ne détectent pas leurs lecteurs et ne se font pas remarquer d'eux".
Lito âgé de dix ans a  obtenu d'accompagner son père pour un voyage de quelques jours sur les routes d'Argentine en camion. Un accord entre  sa mère Elena et son père  Mario gravement malade. Car tous deux savent que ce sera l'unique et dernier voyage entre père et fils. Lito, lui, n'est pas au courant de la gravité de l'état de santé de son père.

Avant qu'il ne partent, Elena  fait promettre à Mario de ne pas se fatiguer, de bien prendre ses médicaments mais Mario veut seulement laisser des souvenirs heureux à son fils. Tant pis s'il dépasse ses propres limites, l'essentiel est que Lito n'oublie jamais ce voyage. Pendant ce temps,  Elena restée seule lit et cherche dans ses lectures du réconfort (Virginia Woolf, Christian Bobin, Lorrie Moore, Roberto Bolaño et tant d'autres avec autant de passages superbes de ses lectures qui l'interpellent ou lui apportent du soutien). Sa colère légitime contre la maladie, la mort qui s'annonce la conduisent à une relation adultérine. Lito sait que son père a été très malade ( une très mauvais grippe selon ses parents) mais pas plus. Pour lui, ce voyage est une marque de confiance de la part de ses parents,  la preuve qu'il met un pied dans la vie des adultes.

Andrés Neuman nous invite dans l'intimité de ces trois personnages et nous immerge dans leurs pensées. Et c'est complètement réussi !
Ce récit à trois voix solitaires déborde de vie sans pathos. Lito pense, s'imagine des aventures pour le lendemain du voyage, Mario lui parle pour qu'il ne n'oublie jamais et Elena écrit son cheminement partagé entre l'érotisme et le deuil qu'elle va devoir affronter.

Dans ce roman initiatique où le pouvoir des mots est primordial, l'auteur décrit les liens indicibles de ses personnages, les forces insoupçonnées dont ils font preuve, l'amour, la mort et les formes de son acceptation et ce qu'elles engendrent.
Une lecture qui m' a touchée coulée par sa finesse, par sa puissance et dans le même temps  par l'humilité,  la révolte ou la résignation de ses personnages si justement décrits ! Un roman tout simplement remarquable lu en apnée totale !

Depuis que je sais que vais mourir, je l'aime encore plus, j'ai découvert l'amour en tombant malade, c'est comme si j'avais cent vint ans, et tu veux que je dise. Je ne mérite pas cet amour, parce qu'avant de savoir que j'allais mourir je n'ai pas su le ressentir, parfois je me dis  que la maladie est une punition, et plus ta mère prend soin de moi, plus je me sens une dette, une dette que je ne pourrai pas rembourser, elle me dit que non, quelle horreur, que ces choses-là, on les fait par amour, mais les dettes d'amour existent aussi, celui qui affirme le contraire se ment à lui-même, et ces ardoises-là ne s'effacent jamais, au mieux elle se camouflent comme je suis en train de le faire aujourd'hui.

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