samedi 22 mars 2014

Will Wiles - Attention au parquet !

Éditeur : Liana Levi - Traduit de l'anglais par Françoise Pertat - Date de parution : Mars 2014 - 297 pages et une lecture agréable ! 

Oskar un compositeur renommé doit se rendre aux Etats-Unis. Très maniaque, il demande à un ancien ami de Fac de venir s'installer dans son appartement le temps de son absence. Son ami narrateur (dont nous ne connaîtrons ni le nom ni la ville où il vit) doit s'occuper des chats d'Oskar. L'appartement est un modèle d'ordre, de luxe, de bon goût et dès son arrivée, il trouve une liste de recommandations de la part d'Oskar  Soit. Après tout il n'y a rien d'anormal à son arrivée dans un lieu étranger de trouver un petit mot avec avec quelques précisions.

Mais le narrateur trouve un peu partout des mises en garde d'Oskar dont une qui concerne son précieux, très cher et très beau parquet. Or Oskar sait que son ami n'est du genre soigneux mais plutôt l'inverse. Après tout donner de la nourriture deux fois par jour à des chats, ne pas les laisser monter sur le sofa n'est pas si difficile et il va prouver à Oskar qu'il a eu raison de lui faire confiance. Ce séjour où il doit faire attention à ses moindres gestes prend un autre tournant   car il ne cesse de trouver des messages d'Oskar. Ces derniers sont de sont de plus de plus en plus péremptoires montrant l'obsession d'Oskar qui n'hésite pas à relever avec une blessante ironie le caractère et la personnalité de son ami.  Avec une telle tension, un accident domestique est vite arrivé. Un premier qui ne sera pas dernier.

Sourires francs, jaunes et grincements de dents assurés à la lecture de ce roman où le narrateur est vite dépassé par les événements. Si certaines des situations sont assez prévisible enlevant une part d'inattendu, ce premier roman fait réfléchir à notre attachement au matériel qui peuple nos lieux de vie ! 

Les meubles sont comme ça. Utilisés et appréciés selon ce pour quoi on les a crées, ils absorbent cette expérience et la relâchent dans l'atmosphère, mais si on les achète seulement pour l'effet qu'ils produisent et qu'on les laisse se languir dans un coin, ils vibrent de mélancolie.

Le billet de Cathulu plus enthousiaste

jeudi 20 mars 2014

T.C. Boyle - San Miguel

Éditeur : Grasset - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bernard Turle - Date de parution : Mars 2014 - 475 pages denses, creusées ! 

San Miguel est une petit île au large de Santa Barbera. En 1888, Marantha Waters s'y installe avec son mari et sa fille adoptive Edith. Atteinte de tuberculose, les médecins lui ont prescrit du repos et du soleil. Son mari Will a investi tout leur agent (ou plus exactement celui de Marantha) dans ce bout de terre isolé balayé par le vent, la pluie et le sable. Il espère y faire fortune grâce au commerce de la laine des moutons qui s’y trouvent. Dès son arrivée, Marantha comprend que le climat n'est pas propice à sa guérison. La maison qui les attend est rudimentaire, sale. Ida son employée de maison les a accompagnés sur l’île et tente de voir le bon côté des choses. Si au départ Edith âgée de quatorze ans s’amuse à découvrir l’île, très vite elle s‘ennuie. Marantha essaie de donner le change, de positiver mais ses quintes de toux se font  de plus en plus violentes et l’affaiblissent davantage. Elle sait qu’elle va mourir  et elle en veut Will.
L'île est ravitaillée sporadiquement, sa terre et les conditions climatiques ne permettent pas d'y planter quoi que ce soit. Les visites se résument à celles de l'associé de Will et des tondeurs : des hommes qui viennent le temps de leur travail et repartent. Animée par la rancœur et un sentiment de trahison, Marantha veut quitter l’île alors que les mois passent.  Et c’est sur le continent que la maladie l’emporta deux ans plus tard.

Will oblige Edith pensionnaire dans une école d’Art à le raccompagner sur l’île où elle a pour tâche de préparer les repas et de s’acquitter du ménage pour son beau-père un véritable tyran et les autres hommes qui y travaillent. Elle voue à Will de la haine, son projet est de s’échapper sur l’île même si elle doit payer de son corps.

Retour à  San Miguel en 1930 avec Elise. Mariée depuis et presque quarantenaire, elle  a quitté son emploi de bibliothécaire pour y vivre avec son mari Herbie. Elle ne voit aucun inconvénient à cette vie et au contraire lui trouve des avantages. La vie sur l’île a un peu évolué : l’ancienne maison occupée par Marantha et Edith n’est plus qu’un tas de ruines,  et le couple loge dans une nouvelle habitation même si le travail reste le même. Son mari Herbie est toujours gai, un brin fantasque. Elise qui pensait que la maternité n’était plus pour elle vu son âge, mettra au monde deux petites filles. Ils sont moins isolées que leurs prédécesseurs et le continent a vent de l’histoire de cette famille peu ordinaire. Herbie veut qu’ils soient célèbres mais Elise sait très bien qu’en ouvrant la porte aux reporters, elle les met en danger. Bientôt, tous les journaux ne parlent que d’eux mais les menaces de guerre gondent. Et quand la Marine devenue propriétaire de l’île parle d’expulsion, Herbie sombre de plus en plus dans en état maniaco-dépressif.

Dans ce roman on retrouve un thème cher à T.C. Boyle, la nature et l’homme qui tente de la domestiquer. Ici, il nous dépeint la vie de trois femmes différentes : le quotidien, leurs tourments, leurs aspirations. L’île est un personnage à part entière et on ressent la solitude, le vent qui souffle, les pluies interminables.
Dans une écriture classique et ô combien délicieuse, les sentiments sont merveilleusement rendus ainsi que les questionnements. T.C. Boyle tout en attirant notre attention sur des détails de la vie sur l’île nous livre un roman dense, creusé avec des descriptions de cet environnement et de l’âme de ses personnages féminins confrontées aux mensonges, aux trahisons et aux désillusions.
Si San Miguel n’est mon préféré de cet auteur, j’ai pris un énorme plaisir à lire cet auteur qui ne me déçoit jamais ! 

Elle avait entendu dire qu’on pouvait s’habituer à tout : ainsi, dans l’Arctique, les explorateurs devaient tuer leurs chiens pour ne pas mourir de faim et de froid, comme si les animaux dont ils ravissaient la chair et le fourrure n’avaient jamais été leurs compagnons et leurs confidents ; on parlait aussi des prisonniers en cellule d’isolement qui se satisfaisaient de la compagnie d’un rat ou d’un cafard, ou même de Robinson Crusoé, qui finit par s’habituer à son île, au point de ne plus vouloir la quitter. Mais, pour Edith, l’adaptabilité était une malédiction.

Lu de cet auteur : America - Après le carnage Histoires sans issue

mardi 18 mars 2014

Annie Ernaux - Retour à Yvevot

Éditeur : Maudonduit - Date de parution : 2013 - 78 pages hérissées de marque-pages !

En octobre 2012, Annie Ernaux revient à Yvetot la ville qui l’a vu grandir pour y donner une conférence "En acceptant cette fois l’invitation de la municipalité, j’ai accepté en même temps de m’expliquer devant le public le plus concerné qui soit, celui des habitants d’Yvetot, et choisi d’évoquer ce lien qui unit ma mémoire de la ville et mon écriture". Car "Yvetot est le matériau fourni par la mémoire mais utilisé, transformé par l'écriture en quelque chose de général". Lors de cette conférence, Annie Ernaux revient sur la place importante de la lecture (durant sa jeunesse), de l’écriture et des différences entre les classes sociales. Le sentiment de honte éprouvé envers ses parents et  son milieu d’origine (où la culture était inexistante) est en filigrane et a été développé dans plusieurs de ses livres. Elle revient sur "le transfuge de classe" expliquant son cheminement entre la  langue apprise lors de ses études et celle refoulée. Des photos (celle du père d'Annie Ernaux posant en 1959 près de sa voiture  " on se fait photographier avec qu'on est fier de posséder " m'a rappelée des photos identiques vues dans des albums de famille) complètent ce livre ainsi qu'un entretien avec Marguerite Cornier.

Forcément, ce livre a résonné en moi car le sentiment de honte n’a que faire des générations. Et comme à chaque fois que je lis cette auteure, je me suis retrouvée...

"Retour à Yvetot" ne s’adresse pas qu’aux lecteurs avertis d'Annie Ernaux tout en éclairant un peu plus son oeuvre et son travail,  il ne peut que donner envie de découvrir cette grande dame de la littérature  !

Lire un livre d'Annie Ernaux, c'est bien souvent se reconnaître une partie de soi : une période, des usages, des mots et gestes de tous les jours, des idées ou des images entrevus il y a plus ou moins longtemps, des sentiments et peut-être des passions. C'est, en un mot, être renvoyé à sa propre mémoire, qu'on interroge alors, qu'on fouille, qu'on se réapproprie. En effet, il ne s'agit pas, dans cette œuvre autobiographique, d'une forme de complaisance à soi-même, mais de l'expérience qui fait la part de l'autre, qui se cherche et se retrouve à travers les événements de l'Histoire ou ceux de la vie quotidienne, les personnes croisées, rencontrées, aimées. Un monde, une époque se trouvent ainsi mis en mots, inscrits dans l’épaisseur du texte – monde sauvegardé et monde miroir pour les lecteurs, invités eux aussi, à faire acte de mémoire, retour sur eux-mêmes et sur leur vie.

Les billets de Dominique, Margotte, Mirontaine, Saxaoul

Lu de cette auteure : Ecrire la vie - L'autre fille - La femme gelée - La place - Les années
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