jeudi 27 mars 2014

Annie Ernaux - Regarde les lumières mon amour

Éditeur : Seuil - Collection : Raconter la vie - Date de parution : Mars 2014 - 72 pages hérissées de marque-pages! 

"Voilà pour la physionomie des lieux que, à mon habitude, j'ai parcourus avec ma liste de courses à la main, m'efforçant simplement de prêter une attention plus soutenue que d'ordinaire , à tous les acteurs de cet espace, employés et clients, ainsi qu'aux stratégies commerciales. Pas d'enquête ni d'exploration systématiques, donc mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d'observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là."

Durant une année, Annie Ernaux a consigné dans un journal ses déplacements à l'hypermarché d'Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne "Or, quand je regarde derrière moi, je me rends compte qu'à chaque période de ma vie sont associées des images de grandes surfaces commerciales, avec des scènes, des rencontres, des gens". Avec la précision et le souci de vérité qu'on lui connaît, elle veut donner à ceux qui "hantent le même espace qu'elle l'existence et la visibilité auxquelles ils ont droit".  Les Trois-Fontaines un temple de la consommation où l'on vient faire ses courses mais aussi flâner, briser la solitude.  L'hypermarché de Cergy brasse plus d'un centaine de nationalités "nous constituons ici une communauté de désirs. Chacun a ses habitudes, ses horaires, "L'hyper s'adapte à la diversité culturelle de la clientèle, suit scrupuleusement ses fêtes. Aucune éthique la-dedans, juste du "marketing "ethnique"".

Du client devant une caisse automatique récalcitrante à celui qui hésite entre deux files, jaugeant le contenu des caddies et la rapidité des caissières pour perdre le moins de temps possible, ou de la personne qui s'en tient à sa liste de courses ou cède face aux multiples offres, chacun se reconnaîtra dans ce journal. Les achats révèlent l'intime mais aussi nos manières de consommer.
L'hypermarché un lieu où on l'on devance l'envie d'acheter du client : fournitures de rentrée de rentrée scolaire présentes dans les rayons deux mois à l'avance, où "fausses" promotions donnent l'impression au client de faire une affaire.
Journal social où elle décrit le coin librairie qui se résume aux best-sellers et où il est interdit de lire ou de feuilleter livres ou journaux, et où elle dénonce le façonnage des enfants avec les jouets de Noël ( aux garçons les jeux d'aventure et aux petites filles les répliques miniatures de ce que possède la mère).

"Ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France".  Cette phrase résume on ne peux mieux la diversité des personnes qui fréquentent les hypermarchés.
Un récit juste et réaliste ! 

Lu de cette auteure : Ecrire la vieL'autre fille - La femme gelée - La place - Les années - Retour à Yvetot

mercredi 26 mars 2014

Willa Marsh - Une famille délicieuse

Éditeur : Éditions Autrement - Traduit de l'anglais par Eric McComber - Date de parution : Mars 2014 - 477 pages et un bon roman ! 

Mina et Nest deux sœurs septuagénaires vivent dans l'ancienne demeure familiale près de la mer. Mais Goergie l'aînée de la fratrie commence à ne plus avoir toute sa tête.  Sa fille Helena demande à ses tantes si elles peuvent l'héberger quelques semaines le temps de régler des formalités.  Elles sont hésitantes car Goergie a toujours fait preuve d'un caractère autoritaire et surtout elle connaît certains points dissimulés de l'histoire familiale ou du moins le prétend. Mina et Nest acceptent car elles peuvent compter sur Lyddie leur nièce qui a perdu ses parents dans un accident de voiture dix ans auparavant  et sur Jack le fils de leur frère mort à guerre.

Nest invalide depuis l'accident de voiture que conduisait  sa soeur Henrietta n'a jamais cessé de se culpabiliser. Selon elle, Henrietta a perdu le contrôle de son véhicule perturbée par les propos de Nest. Mina veille sur Nest et toutes deux aiment se remémorer les bons moments du passé. Mais le passé ne peut pas être que rose et des ombles planent.  Entre les souvenirs de Mina,  Nest  et ceux de Georgie qui surgissent sans qu'on s'y attende, on découvre une situation familiale plus complexe qu'il n'y paraît. Lyddie et Jack sont le lien avec le présent avec des attentes de vie et des problèmes plus contemporains.

Un ton vif et alerte, une touche d'humour british ironique mais sans jamais verser dans l'excès, des personnages attachants, aucun temps mort et voilà comment on  obtient un bon gros roman !

Le billet de Cathulu
Lu de cette auteure : Meurtres entre sœurs

lundi 24 mars 2014

Emmanuelle Richard - La légèreté

Éditeur : Editions de L'Olivier - Date de parution : Février 2014 - 274 pages superbes et douloureuses !

Elle a quatorze ans et demi, presque quinze, et pourtant, elle a l'impression de passer déjà à côté de sa vie. Avec ce sentiment que ses prochaines années vont se dérouler à toute allure et qu'elle se retrouvera à vingt ans, puis à trente et à quarante ans et que  ses rêves, ses espoirs lui auront filé entre le doigts. Ce sont les vacances d'été et elle les passe sur l'île de Ré avec ses parents et son petit frère. Ils ont loué un maison et pourtant elle sait qu'ils en ont en tout juste les moyens. Alors pas de folies, le parents regardent à la dépense. Au restaurant, on ne prend pas de dessert sous prétexte que l'on n'a plus faim et pas à cause du prix. La honte de la classe sociale lui saute au visage, ils ne sont pas à leur place.

Ici comme chez eux, elle est seule alors que des adolescents de son âge se promènent à plusieurs. Fiers, insouciants, riants. Et ses parents qui ne ne comprennent pas pourquoi elle ne le va les voir. Grande, des jambes taillée en allumette, mal dans sa peau, encombrée "de son corps que tout le monde se permet de jauger, d'évaluer, mesurer et elle ne peut rien à y faire" elle se sent laide (les remarques de sa mère font mal). Et quand sa mère lui dit "va les voir", avec sa timidité gauche elle revient seule. Retour la case départ chargée d'un peu plus de mal-être. Elle aimerait tant que quelque chose se produise, rompe la monotonie ( plage, dîner, télé, balade à pied en ville où la richesse s'étale). Prisonnière de son corps et de sa classe sociale, elle rêve, imagine des amants, des hommes comme si son temps était compté.

Premier roman d'Emmanuelle Richard qui explore à merveille l'adolescence et ses tourments avec une certaine poésie et un sens de la formulation qui ne pas laisser indifférent. Ce livre fait rejaillir nos propres souvenirs et comme un boomerang qui nous  revient en pleine figure, il nous égratigne ou nous écorche...

Elle imagine l'avenir. Pile, elle s'imagine sous les traits de toutes  les femmes au charme discret et aux robes élégantes qu'elle aperçoit furtivement au générique des films qu'elle n'a pas le droit de regarder le soir, sans forcement penser à un métier, ou bien sous ceux de de cette fille brune aux cheveux courts avec ses chiens et son ticket  Millionnaire. Face ? Elle  n'imagine rien. La vie ne semble pas possible pour une fille qui est du mauvais côté, celui de la disgrâce. 

Le billet de Cuné la tentatrice
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