lundi 11 août 2014

Clélia Anfray - Monsieur Loriot

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2014 - 237 pages et une auteure à découvrir ! 

Alors que téléspectateurs français découvrent le nouveau feuilleton américain Santa Barbara, on pourrait penser que monsieur Loriot ce retraité de la SNCF qui aime la science s'en moquerait. Que nenni  car il est fasciné par l'Amérique, ce pays qui est toujours en avance où toutes les nouvelles technologies naissent. Une fois par an, lui et sa femme Yvonne (qui n'a pas son mot à dire) s'y rendent en vacances où le voyage est "calculé au centime près". Le reste du temps, il trie et organise ses fiches (gardées soigneusement au fil des années car on ne jette rien) sur lesquelles il note tout. Il bricole dans son garage, s'époumone si son gigot du dimanche n'est pas accompagné d'haricots verts.
Raymond Loriot est un homme qui a organisé sa vie. Il a malaxé celle de sa femme pour qu'elle soit soumise (d'ailleurs, il l'avait épousé sans amour). Et forcément, il a travaillé dur pour "élever" ses trois filles.
Mais sa descendance n'a pas réussi au sens où il l'entend. Pire, une de ses filles a osé lui présenter un homme noir il y a trois ans. Un clash pour lui ("moi vivant, il n'en sera même pas question") suivi d'une lettre à sa fille Juliette où il a dépassé toutes les limites. Depuis, Juliette ne voit plus ses parents et sa mère parle à mots couverts d'elle à cause des commérages qui pourraient en découler.
Despote, même ses trois petites-filles subissent sa tyrannie. A Châteauroux, il règne en maître sur sa maisonnée, use de calembours quelquefois douteux et s'enflamme contre les socialistes.

L'erreur serait d'imaginer penser que ce roman va tomber dans la succession de les clichés. Car monsieur Loriot disparaît brusquement et à partir de cet événement, l'auteure nous entraîne sur un autre terrain. Le ton piquant change de registre mais il reste toujours alerte. Qui est vraiment Raymond Loriot? A t-il été toujours cet homme si antipathique?

Dans ce qui aurait pu n'être qu'une comédie sur le moeurs de la petite bourgeoisie provinciale dans les années 80 et le portrait d'une famille, Clélia Anfray nous parle d'amour, d'acte de bravoure, du poids et de l'héritage familial, des carcans,  de la folie d'une vie rêvée que l'on aimerait pouvoir s'accorder.
On découvre un Raymond Loriot sans sa carapace, mis à nu et confronté à un réalité inattendue.
Un roman surprenant à plus d'un titre !

Jeanette l'observa encore. Cet homme ruinait tout sur son passage et se desiderata faisaient si bien plier son entourage que chacun à sa manière, par son silence ou sa soumission, lui donnait finalement raison.

L'hypothèse même que l'erreur pût venir de lui ne l'effleurait pas. Monsieur Loriot ne se trompait jamais. Et s'il avait eu à l'admettre, le sol se serait dérobé sous lui, non pas tant parce qu'il aurait commis une erreur - même cela, dans le monde de Loriot, faisait partie des possibles - que parce cette erreur si manifeste, si éloquente, si significative l'aurait fait douter de lui-même et de ses intentions, celles de cacher à tous un projet qu'il trahissait là au grand jour.

samedi 9 août 2014

Tove Jansson - Le livre d'un été

Éditeur : Le Livre de Poche - Traduit du suédois par Jeanne Gauffin - Date de parution : Avril 2014 - 167 pages lumineuses !

Sophie passe les étés chez sa grand-mère sur une île du golfe de Finlande. Au gré du temps et des humeurs de la mer, la grand-mère et Sophie très complices s'enrichissent mutuellement. Les promenades où la vieille femme remet en place avec sa canne les plaques de mousses détachées des roches, les baignades, les parties de pêche ou les déplacements en barque sont autant de moments simples où elle apporte des réponses aux questions de Sophie. Des réponses dotées de ce bon sens pour que Sophie sache écouter l'autre, le respecter tout comme la nature. Contrairement aux personnes qui ont des œillères autour des yeux, elle est un brin espiègle,  fantasque, et fume en cachette de sa petite-fille. Même si quelquefois elles sont toutes les deux en désaccord, cela ne dure jamais longtemps. De cette relation unique baignée d'amour en harmonie avec la nature, chacune revoie ses positions ou ses idées en cas de désaccord. Et Sophie s'en forcément sans s'en rendre compte grandira de ce que sa grand-mère lui transmet.

De ces semaines passées au plus près d'une forêt qui abrite des êtres imaginaires, de la mer qui sur une prière peut devenir tempête, ce livre dégage une réelle luminosité apaisante et lucide.
L'esprit baigné de rêves et d'images de ces paysages, encore enveloppée de la communion avec cette nature et de la personnalité de cette grand-mère que l'on aimerait connaître, il s'agit d'une très belle lecture !

La grand-mère n'était pas toujours très logique. Elle avait beau savoir qu'il ne faut pas se faire de mauvais sang pour les petites îles qui prennent soin d'elles-mêmes, elle s'inquiétait toujours quand arrivait la sécheresse. Le soir, elle trouvait une excuse pour descendre jusqu'au marais où elle avait caché un arrosoir sous les aulnes, et avec une cuillère à café elle écopait jusqu'à la dernière goutte. Elle faisait ensuite le tour de l'île, versait un petit peu d'eau ça et là sur ses plantes préférées, et remettait l'arrosoir dans sa cachette. A l'automne, la grand-mère recueillait des graines sauvages dans des boîtes d'allumettes, et le dernier jour, avant de quitter l'île, elle allait faire un tour et les plantait, mais personne ne savait où.

Une lecture commune avec Cathulu

jeudi 7 août 2014

Agnès Desarthe - Comment j'ai appris à lire

Éditeur : Points - Date de parution : Mai 2014 - 147 pages passionnantes !

Comment peut-on suivre une terminale littéraire et se lancer dans des études d'hypokhâgne sans lire ? A cette question qui paraît totalement incohérente, Agnès Desarthe y répond en retraçant son parcours avec un recul et de vraies réflexions.
Enfant et adolescente, elle a grandi dans une famille où on lit. Mais elle ça ne l'intéresse pas. Ecrire oui mais lire non ! De son rapport à la lecture d'abord rejetée en bloc, des essais de son père pour qu'enfin elle lise par plaisir, elle se livre avec lucidité, humour et auto-dérision.

Et il en faut car la lycéenne arrogante et rebelle laisse place à celle qui tombe dans la lecture avec amour.
Un Amour (avec un grand A) des mots qui jaillit de l'écheveau familial. La découverte de Marguerite Duras puis  celle des livres en version originale qui seront des invitations à se plonger dans un texte, une professeur madame B. pédagogue. C'est un ensemble d'éléments qui s'emboîtent comme des déclics pour arriver au coup de foudre ( "Je deviens chaque phase, chaque mot, la révélation ne cesse d'avoir lieu") mais surtout il y a un cheminement personnel.

Et si vous doutez encore, les parties où elle parle de son travail de traductrice est fabuleux ! J'ai ressenti son humilité et sa rigueur de traductrice qui ne veut pas laisser son empreinte pour que le texte original soit pur... C'est beau.
Un livre tout simplement passionnant qui rend hommage au bonheur de  la lecture ! J'ai vibré, j'ai été captivée !

Un livre devenu hérisson donc difficile de choisir un extrait....
Les billets de Cuné et de Keisha vous mettront  l'eau à la bouche !

Lu de cette auteure : Ce qui est arrivé aux Kempinski -  Dans la nuit bruneUne partie de chasse

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