lundi 18 août 2014

Javier Cercas - A la vitesse de la lumière

Éditeur : Livre de poche - Traduit de l'espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic - Date de parution : 2010 (première parution : 2006) - 281 pages à lire !

Jamais je ne pensais avoir entre mains  un livre qui parle entre autres de la guerre de Vietnam,de la transformation qui s’est opérée chez certains soldats alors qu’ils combattaient et se prenaient pour Dieu en ayant cette possibilité de donner la mort, et surtout sur le sens et le pouvoir de littérature. Pourtant ce roman prenant et riche en émotions traite de ces thèmes par une écriture ô combien remarquable et par l’histoire de deux hommes.

Le narrateur, un étudiant espagnol,  a pour ambition de devenir écrivain. Par le plus grand des hasards, on lui propose un poste à l’université d’Urbana. Ainsi, il pourra enseigner sa langue et écrire. Et c’est dans le cadre de son travail qu’il rencontre Rodney Falk. Cet ancien combattant du Vietnam enseigne lui aussi l’espagnol. Peu bavard, Rodney Falk est solitaire, pourtant lui et le narrateur vont devenir amis. Mais Rodney disparaît sans prévenir son ami et sans avoir donné de raison à la faculté. Retourné en Espagne, le narrateur découvre la gloire liée à la publication de ses livres. Marié et père d’un enfant, il s’abandonne à une vie de vices .  Il faudra un drame personnel pour qu’il cherche  à voir de retour son ancien ami.

Alors qu’il était pacifiste, Rodney Falk s’est engagé. Il a côtoyé l’abominable, il s’est vu devenir un homme qui tue sans éprouver de remords. Pire, il y a pris du plaisir. Revenu au pays, il n’a plus trouvé la paix ( "En apparence, Rodney était certes revenu du Vietnam, mais c'était en réalité comme s'il s'y trouvait encore, ou comme s'il avait ramené le Vietnam chez lui"). Le narrateur lui a perdu sa famille, sa dignité à cause de l’ivresse du succès ( "j'aurais au moins dû prévoir que personne n'est vacciné contre le succès et que c'est qu'au moment de l'affronter qu'on comprend que c'est non seulement un malentendu  et la joyeuse insolence d'un jour, mais que ce malentendu et cette insolence sont humiliants; j'aurais aussi dû prévoir  qu'il était impossible de survivre avec dignité au succès, parce qu'il détruit tel un ivrogne la demeure de l'âme et qu'il est si beau qu'on découvre, même si on se leurre  avec des protestations d'orgueil et de démonstrations hygiéniques de cynisme, qu'en réalité on n'avait pas fait autre chose que de le chercher, de même qu'on découvre quand on l'a entre les mains et qu'il est trop tard pour le refuser, qu'il ne sert qu' à nous détruire et à détruire tout ce qui nous entoure. J'aurais dû le prévoir, mais je ne l'ai pas prévu. En conséquence , j'ai perdu tout respect pour la réalité; j'ai aussi perdu mon respect pour la littérature, la seule chose qui juqu'alors avait donné un sens ou une illusion à la réalité."). Deux vies qui ont plus d’un point de jonction, deux hommes qui saignent moralement.
En quête de rédemption, l’écriture qu’il a délaissée donnera au narrateur cette obligation morale d’écrire ce qui n’a pas été dit, ce qui ne se raconte pas.

La construction même du livre à la façon d’un puzzle, où la trame serpente entre passé et présent est magnétique tout comme l’écriture de Javier Cercas. Et la littérature, la vie, la mort, et comment ou pourquoi naît l’écriture et son pouvoir à façonner ou à rendre au plus juste la réalité, la culpabilité jaillissent de ce roman et se plantent en plein cœur.
Un livre tout simplement inoubliable…J’ai eu à de nombreuses reprises des poissons d’eau dans les yeux, le souffle coupé et j’ai relu des passages ou des pages entières tant ce livre m’a plus que remuée !

"Je mentirais sur tout, mais uniquement pour mieux dire la vérité.  Je lui ai expliqué : Ce sera un roman apocryphe, comme ma vie clandestine, un roman faux mais plus réel que s'il était vrai."

Les billets de ClaudiaLucia, Cathe, Papillon

jeudi 14 août 2014

Maylis de Kerangal - Naissance d'un pont

Éditeur : Folio - Date de parution : 2012 - 330 pages lues en apnée! 

Quel bonheur de retrouver l'écriture sublime de Maylis de Kerangal découverte dans Réparer les vivants  avec de nouveaux espaces et la petite ville de Coca.
Son maire surnommé le Boa veut qu'elle soit connue tous et accessible enfin désenclavée de ce coin de Californie où elle jouxte la forêt. Et un projet fou par sa mesure, ambitieux par sa technicité : un pont suspendu qui surplombe le fleuve. "Il veut une oeuvre unique. (..) Le Boa se vit Médicis, prince mécène en cape de velours, s'en aima davantage, et loin d'en prendre ombrage, accepta qu'une gloire étrangère vienne prendre appui sur ses terres pour faire monter la sienne".

Un chantier titanesque qui avant de débuter propulse son écho, ses promesses de travail pour des hommes et des femmes. "Câbleurs, ferrailleurs, soudeurs, coffreurs, maçons, goudronneurs, grutiers,(...)" et d'autres professions variées qui suivent dans le flux “rôtisseurs de poulets, dentistes, psychologues, coiffeurs, pizzaiolos, prêteurs sur gages, prostituées, écrivains publics,  (...)” et le chef de chantier Diderot. Homme à qui la rumeur a inventé des passés multiples, homme "pluriel" mais toujours "prêt à tout pour remporter la prime".

Et ce pont va naître, prendre forme, commencer à s'élever dans les airs, modifier et s'inscrire petit à petit dans le paysage de Coca. Un chantier avec des imprévus mais il faut tenir les délais. Les gens qui y travaillent vivent au rythme de l'avancement ou des grèves, se côtoient, se frôlent ou réunissent leurs compétences, leurs solitudes, leurs projets de sabotage. Ce grand ouvrage suscite des oppositions de la part des écologistes alors que le maire ne veut pas céder.

De la construction ce pont et de sa fourmilière humaine, Maylis de Kerangal étend son écriture si singulière dotée d'un souffle puissant, musicale jouant dans des gammes rapides mais jamais pressées. Son écriture sublime, maîtrisée serpente entre les hommes et les machines.
Sur un thème aussi pointu avec son territoire lexical, de tout ce qui gravite autour de l'édifice de ce nouvel axe de transport et à l'ensemble des procédés techniques, sans oublier ses personnages et l'environnement,  on est enveloppé par l'énergie et les sentiments qui s'en dégagent.
Un roman lu en apnée totale qui m'a conquise et ébahie sur toute la ligne !  

mercredi 13 août 2014

Isabelle Condou - Un pays qui n'avait pas de port


Éditeur : Plon - Date de parution : Août 2013 - 306 pages qui bousculent !

Sur un cargo qui sillonne les mers, l'équipage partage sa vie entre les jours de repos et ceux à bord. Des destinations plus ou moins longues, quelquefois des imprévus car les océans gardent toujours une part d'inconnu. Le commandant ou le capitaine est le seul maître à bord. Toutes les décisions et donc les responsabilités lui incombent.
Pour cette traversée, deux passagers sont à bord : une française Joséphine et un retraité hollandais. Les sourires diplomates sont de rigueur mais Marek l'officier mécanicien n'en a cure. Même si la tension entre Bodhan le capitaine et son officier est palpable, que Joséphine aimerait que l'autre touriste soit moins bavard, chacun retrouve ou est confronté à sa solitude dans sa cabine.

Mais après une escale à Haïti, une chaussure est retrouvée à bord. Marek voit rouge et veut qu'on lui lui donne raison sur la présence d'un clandestin. Cette présence et donc cette vie humaine est bien réelle. La décision finale concernant le devenir du jeune homme aura des répercussions humaines et sociales. Kidnappés dans cette situation, bousculés de plein fouet ou affichant un égoïsme,  le capitaine, le chef mécanicien et la passagère seront face à face avec eux-mêmes. Isabelle Condou ausculte l'âme et conscience de ces derniers. Alors que la fin inéluctable se dessine, le mot liberté résonne différemment...

Dès les premières pages, on est à bord de ce cargo en pleine mer. Et l'on ressent pleinement toutes les émotions que l'océan à perte de vue suscite : l'introspection voulue ou non, la sensation d'un d'affranchissement illusoire.
Un roman très fort qui m'a touchée en plein cœur!

Qu'allait-il devenir une fois en France, où la quarantaine est plus longue pour les sans -papiers que pour les animaux ?

Le billet de Leiloona
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