Editeur : Gallimard - Traduit avec talent de l'islandais par Eric Boury - Date de parution : Septembre 2015 - 442 pages qui m'ont touchée-coulée.
Après avoir quitté femme et enfants et s’être installé au Danemark, Ari revient en Islande à Keflavík. Il aura fallu d’un paquet envoyé par son père qu’il retourne sur la terre de sa famille et le lieu il a grandi. Keflavík un ancien village de pêcheurs flanqué d’une base américaine qui aujourd’hui périclite.
Dès les premières lignes, la magie opère. L’écriture de Stefansson traduite admirablement par Eric Boury se délecte. Un roman et un siècle d’histoire, trois générations depuis Ari à ses grands-parents Oddur et Margrét. Oddur marin respecté dont l’épouse Margrét à la beauté sensuelle sombrera dans la mélancolie comme ayant oublié ce qu’était le bonheur. Une époque où la pêche permettait de vivre car les règles économiques et les systèmes de quotas n’avaient pas été imposés. Quand Ari a quitté l’Islande brutalement, « il s’est fait fuir lui-même. Ou peut-être est-ce que c'est sa vie qui a déclenché sa fuite, le quotidien, les choses qu’on ne règle pas, celles auxquelles il avait refusé de se confronter, ajoutées à tous ces menus détails qui s’accumulent sans qu’on y prête attention parce que, je le suppose, nous sommes trop occupés, trop négligents, trop lâches, pour toutes ces raison-là peut-être », cette époque était déjà révolue.
« Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le coeur froid et n’a jamais vécu ». A la lecture de cette phrase et de très nombreux passages, j’ai été plus qu’émue. Parce que ce roman nous parle de la vie, de la mort, des sentiments et de l'art. C’est un voyage en Islande mais également un voyage introspectif. S’y mêlent la beauté rude des paysages et de la mer, celle d’une écriture qui allie simplicité, poésie et nous marque durablement.
Le flirt de l’existence avec la mort, la mélancolie soufflent tout au long de ces pages mais jamais ce roman n’est plombant. C’est tout l’art de Stefansson qui une fois de plus m’a touchée-coulée…
L'art est ce qui nous permet de vivre sans sombrer dans la folie,sans exploser, sans nous transformer en blessure, en malheur, en fusil. Il est ce qui permet malgré tout à l'homme de se pardonner les imperfections de sa condition humaine.
Lu de cet auteur : Entre ciel et terre - La tristesse des anges
dimanche 13 décembre 2015
vendredi 11 décembre 2015
Alfred Hayes - Une jolie fille comme ça
Editeur : Gallimard - Date de parution : Octobre 2015 - Traduit superbement de l'anglais (Etats-Unis) par Agnès Desarthe - 167 pages et du grand art !
Jamais nommés, l’homme un brin désabusé et maniant l’ironie, proche de la quarantaine est scénariste. Il quitte plusieurs mois par an New York et sa famille pour écrire dans une ville où le studios de cinéma sont légion, vedettes, argent et strass. La fille est plus jeune et a débarqué il y a déjà un bon moment avec l’intention de percer dans le milieu. Devenir une actrice, un rêve convoité par beaucoup de jeunes filles dans ces années 1950. Lors d’une fête, il la sauve alors qu’elle essayait de se noyer. La faute à l’alcool ? C’est ce qu’elle prétendra au départ. Mais elle va l’appeler pour la remercier de son geste et ils vont faire connaissance puis avoir une liaison. Il n’a jamais pensé à tromper sa femme même si son mariage bat de l’aile, il continue de la voir et de l’écouter. Elle : l’intrigante avec des zones d’ombres et de flou, instable, en total déséquilibre, fragile. Leur relation est toxique dans cette ville où tout est faux à cause du pouvoir de l’argent. Des scènes superbement décrites comme celle de la corrida où elle ne peut supporter le spectacle du sang, du taureau, la violence, et montre toute sa vulnérabilité pour nous lecteurs.
C’est très visuel, on sent l’odeur des cigarettes, de l’alcool, on se représente les sourires faux dans les soirées où tout le monde connaît tout le monde. Un air d’Hitchcock.
Avec une psychologie creusée, ce roman se lit en apnée et glisse sur une pente inattendue. Superbement écrit et traduit, d'une beauté universelle, la fin glaçante nous bouscule (et pas qu'un peu) car elle nous renvoie à une autre vérité.
Dans la préface, Agnès Desarthe écrit en parlant de ce texte « qu’il a une musique inédite et très subtilement subversive », je suis entièrement d’accord !
Un grand merci à Delphine (Dialogues) pour ce conseil de lecture !
jeudi 10 décembre 2015
Didier Blonde - Leïlah Mahi 1932
Editeur : Gallimard - Date de parution : 2015 - 122 pages qui laissent un sillon derrière elles...
En se promenant au cimetière du Père-Lachaise, Didier Blonde remarque la photo d’une femme au columbarium où sont gravés Leïlah Mahi 12 aout 1932. Fascinée par son regard et par sa beauté, Didier Blonde cherche à en savoir plus sur elle. Il découvre qu’il n’est pas le seul à avoir remarqué sa photo et qu’elle compte de nombreux admirateurs sur le Net. Il se lance dans une quête entrecoupée de pauses pour trouver qui est Leïlah Mahi. Des archives aux mairies en passant par les bouquinistes, il s’interroge :« Etais-je condamné à refaire toujours le même livre ? A fouiller à nouveau dans des archives, des bibliothèques, à hanter des cimetières, collectionner des adresses, tracer des itinéraires dans des rues de Paris sur la piste de tous ces disparus, ces acteurs et actrices de cinéma oubliés depuis si longtemps, auxquels j'avais consacré déjà plusieurs ouvrages et, dernièrement encore, à cette "Inconnue de la Seine". »
Leïlah Mahi convoque l’imaginaire à lui inventer une vie d’autant plus que les recherches entreprises restent vaines. « Elle a découragé toute recherche. Les archives sont fermées, cadenassées à double tour. Les services de la conservation restent silencieux. Et la concession sans héritage. Une vie muette. Hors d’atteinte. » L’auteur nous confie ses doutes comme celui d’avoir le sentiment d’être quelqu’un qui entre par effraction dans une vie ou d ‘être face à une impasse. Alors qu’il ne s’y attendait plus, une information administrative va ouvrir une porte sur Leïlah Mahi et révéler qui elle était.
En lisant ce livre, on est aux côtés de Didier Blonde. Comme lui, on est hypnotisé par cette photo. Un livre nimbé d’un voile à l'ambiance ni gaie, ni triste qui laisse un sillon derrière lui. On ressent tout le respect de l’auteur comme s’il avançait sans vouloir déranger Leïlah Mahi.
Et si j’ai été touchée par cette enquête, c’est que je me suis reconnue en partie à travers Didier Blonde à la recherche de vies derrière des photos surannées ou juste un nom. A chercher, à interroger, à recouper des éléments du passé, à visiter des lieux habités autrefois, à connaître des déceptions ou des avancées.
Les billets de Jérôme, Galéa, Eva, Laure
En se promenant au cimetière du Père-Lachaise, Didier Blonde remarque la photo d’une femme au columbarium où sont gravés Leïlah Mahi 12 aout 1932. Fascinée par son regard et par sa beauté, Didier Blonde cherche à en savoir plus sur elle. Il découvre qu’il n’est pas le seul à avoir remarqué sa photo et qu’elle compte de nombreux admirateurs sur le Net. Il se lance dans une quête entrecoupée de pauses pour trouver qui est Leïlah Mahi. Des archives aux mairies en passant par les bouquinistes, il s’interroge :« Etais-je condamné à refaire toujours le même livre ? A fouiller à nouveau dans des archives, des bibliothèques, à hanter des cimetières, collectionner des adresses, tracer des itinéraires dans des rues de Paris sur la piste de tous ces disparus, ces acteurs et actrices de cinéma oubliés depuis si longtemps, auxquels j'avais consacré déjà plusieurs ouvrages et, dernièrement encore, à cette "Inconnue de la Seine". »
Leïlah Mahi convoque l’imaginaire à lui inventer une vie d’autant plus que les recherches entreprises restent vaines. « Elle a découragé toute recherche. Les archives sont fermées, cadenassées à double tour. Les services de la conservation restent silencieux. Et la concession sans héritage. Une vie muette. Hors d’atteinte. » L’auteur nous confie ses doutes comme celui d’avoir le sentiment d’être quelqu’un qui entre par effraction dans une vie ou d ‘être face à une impasse. Alors qu’il ne s’y attendait plus, une information administrative va ouvrir une porte sur Leïlah Mahi et révéler qui elle était.
En lisant ce livre, on est aux côtés de Didier Blonde. Comme lui, on est hypnotisé par cette photo. Un livre nimbé d’un voile à l'ambiance ni gaie, ni triste qui laisse un sillon derrière lui. On ressent tout le respect de l’auteur comme s’il avançait sans vouloir déranger Leïlah Mahi.
Et si j’ai été touchée par cette enquête, c’est que je me suis reconnue en partie à travers Didier Blonde à la recherche de vies derrière des photos surannées ou juste un nom. A chercher, à interroger, à recouper des éléments du passé, à visiter des lieux habités autrefois, à connaître des déceptions ou des avancées.
Les billets de Jérôme, Galéa, Eva, Laure
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