lundi 11 janvier 2016

Emmanuelle Richard - Pour la peau

Editions de l'Olivier - date de parution : Janvier 2016 - 222 pages superbes !

Après une relation de six années qui s’est soldée par une rupture d’un commun accord, la narratrice cherche un nouvel appartement en province. C’est E. qui lui le fait visiter. Dégingandé, plus âgé qu’elle, le visage marqué de ceux qui ont vécu et il lui est presque antipathique En attendant de pouvoir gagner sa vie par l’écriture, elle a un travail alimentaire dans un magasin de jouets. Parce qu’elle ne veut plus d’affect, elle s’est inscrite sur un site de rencontres pour personnes mariées. Histoire de pas passer par la case des sentiments et des attaches. Des problèmes dans son nouvel appartement l'obligent à contacter E.. 
Ils vont donc se revoir. De textos à des rendez-vous pour boire un verre,  elle en apprend  plus sur lui : sa  jeunesse à Londres, la drogue et sa copine qui l'a quitté. Sans jamais que l'idée ne l'effleure auparavant, elle s’éprend de lui, de sa façon d’être et de son corps. Ils avancent à tâtons, se découvrent. S'ensuivent quatre semaines d'amour en été où elle veut croire au bonheur présent et futur. Quitte à  supporter les nombreuses fois où il boit trop, quitte à cracher sur ses résolutions (jamais je ne le ferai par amour ), à oublier les disputes et le risque d’avoir mal.

  (…) comment passe-t-on de l'indifférence au mépris à la curiosité, puis au désir et enfin en sentiment amoureux ? À quel moment ai-je commencé à regarder E. ? À quel moment a-t-il commencé à me plaire ? À quel moment ai-je eu l’impression foudroyante de le voir, en entier, et d'en être bouleversée ? À quel moment a surgi le désir fou d'appartenir à cette homme à n'importe quel prix, comme jamais je n'avais désiré auparavant appartenir à quelqu'un, appartenir tout court, pour pouvoir me désintégrer et m'annuler à lui, oublier que j'existe et, simplement, essentiellement, veiller sur son corps, prendre soin de lui ? À quel moment suis-je tombée ?

Si j’ai indiqué cet extrait, c’est parce qu’il résume (je trouve) parfaitement la trame principale de ce roman. Tout y est décrit : le désir, l’attente, la peur, le manque de l’autre, l’incandescence, le plaisir incendiaire et charnel, le bonheur entraperçu et imaginé, les utopies, la puissance et la violence des sentiments, ce qu'on refuse d'admettre, la volonté d'y croire encore car le coeur ne veut pas, les faiblesses et la chute.

Un roman immensément intense et  sans tabou où l’écriture fait appel à tous les sens et où toutes les sensations sont décrites superbement  avec réalisme et subtilité (j'ai relu des passages entiers). De longues phrases à justes quelques mots, l’écriture colle au récit comme une seconde peau.  En y ajoutant également des réflexions que le recul apporte, elle nous ouvre la porte sur l'ensemble des ressentis.  Car il lui fallait écrire pour mettre un point final, pour reléguer E. au passé et ce, définitivement.

Je n’ai pas lu mais ressenti viscéralement ce deuxième roman d’Emmanuelle Richard. Un livre devenu hérisson tant j’y ai inséré de marque-pages !

Ceci est une chimère,  bien sûr, mais en le vivant, en retrouvant ce goût, j'ai eu la sensation que la vie de nouveau était devant moi, ouverte à tous les possibles, et intense, neuve, lavée, évidente à un point qu'elle n'avait jamais été.

Je ne comprends rien à ce qu'il attend de moi, je commence à l'aimer, je décide d'oublier que je ne comprends rien et que c'est un jeu qui devient dangereux, se mettre à aimer un homme quitté (...)

Lu de cette  auteure : La légèreté

dimanche 10 janvier 2016

Anna North - Vie et mort de Sophie Stark

Editeur : Autrement - Date de parution : Août 2015 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch - 376 pages  et une très belle découverte !

«Au départ, je m ‘intéressais beaucoup à la façon dont bougent les gens, et c’est une chose qu’on ne peut pas montrer sur une photo, ou bien c’est difficile, et vous restituez des fragments.» Voilà comment Sophie Stark est devenue une jeune réalisatrice du cinéma indépendant. Solitaire, énigmatique, perfectionniste, elle est passionnée par son travail dans lequel elle s’investit corps et âme.
Sophie prend vie par le récit d’autres personnages. Allison la serveuse qui a tourné pour elle et  qui était son amante, son frère protecteur, Daniel un étudiant doué au basket, Jacob un musicien qu’elle épousera à la surprise générale de tous, un producteur de cinéma ainsi que  par les chroniques d’un journaliste qui permettent d’éclairer sous un autre jour ses films. Tous verront leur vie marquée par Sophie.
Assez asociale, elle semble manipuler les autres pour arriver à ses fins. A travers les différents récits, plusieurs facettes d’elle nous sont livrées : fascinante, intrigante, aimée, incomprise, égoïste ou encore insensible. En tant tant que lecteur, on a des fragments de sa personnalité mais  qui sont forcément faussés, incomplets, marqués par ce que chacun a vécu avec Sophie .
Et il y a cette phrase marquante « Je pensais qu’en réalisant des films je ressemblerais plus aux autres, confia Sophie. Mais parfois, j’ai l’impression que ça me fait ressembler encore plus à ce que je suis. » Comme si Sophie voulait accéder  à une sorte de normalité en réalisant des films et qu'elle se rendait compte de son impossibilité.

Dès le départ, la construction m’a ferrée tout comme l’atmosphère qui s’en dégage, Sophie m’a surtout hypnotisée. Un livre  très bien construit que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher. Et même s’il m’a manquée un petit je ne sais quoi (peut-être le fait que Sophie reste une énigme), j’ai beaucoup aimé ce roman qui aborde les thèmes de la création, de l'artiste vulnérable et/ou manipulateur.
Une très belle découverte à ne pas rater !

Les billets d'Eva, Kathel

vendredi 8 janvier 2016

Philippe Claudel - L'arbre du pays Toraja

Editeur : Stock - Date de parution : Janvier 2016 - 216 pages  qui m'ont très touchée. 

Au printemps 2012, sur l’île de Sulawesi en Indonésie, le narrateur  découvre le peuple des Toraja. Loin de nos rites funéraires où « l’on gomme la présence de la mort », les enfants morts sont déposés dans le tronc d’un arbre « au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l'enfant dans son grand corps à lui, sous son écorcé ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait de monter vers les cieux au rythme patient de la croissance de l'arbre. » A son retour en France, son meilleur ami Eugène lui apprend qu’il a un cancer et en décède peu de temps après.
Bouleversé, lui qui est âgé d’une cinquantaine d’années, revient sur sa vie : son amitié avec Eugène, ses enfants et sa compagne plus jeune que lui, le temps qui passe et laisse des traces, ceux qui l’ont marqué, notre rapport au corps et à la mort.

Philippe Claudel aurait pu s’embourber dans quelque chose d’assez désespérant mais non. Au contraire, il nous livre un hymne à la vie avec des réflexions très justes sur le sens de la vie, l’amour, les éclats de bonheur. Et j’ai envie de dire que tout naturellement nos propres souvenirs remontent à la surface. 

Avec une écriture poétique et beaucoup de sensibilité, l’auteur nous rappelle que la vie précieuse continue avec ceux qui logent dans nos cœurs comme dans une fabrique intérieure.
Les thèmes et la beauté qui se dégage de ce livre m'ont très touchée ! Une lecture forte et riche d'enseignements.  

Notre vie n'est en rien une figure linéaire. Elle ressemble plutôt à l'unique exemplaire d'un livre, pour certains d'entre nous composé de quelques pages seulement, propres et lisses, recouvertes d'une écriture sage et appliquée, pour d'autres d'un nombre beaucoup plus important de feuillets, certains déchirés, d'autres plus ou moins raturés, plein de reprise et de repentirs. Chaque page correspond à un moment de notre existence et surtout à celle ou celui que nous avons été à ce moment-là, et que nous ne sommes plus, et que nous regardons, si jamais nous prend l'envie ou la nécessité de feuilleter le livre, comme un être tout à l'heure fois étranger et paradoxalement étrangement proche.

Le billet de Céleste

Lu de cet auteur : L'enquête - Le café de l'Excelsior - Le rapport de Brodeck
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