lundi 15 février 2016

Ron Rash - Le chant de la Tamassee

Editeur : Seuil - Date de parution : Janvier 2016 - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Isabelle Reinharez - 233 pages à lire !

Comté d’Oconne, Virginie du Sud. Ruth Kowalsky âgée de douze ans pique–nique avec sa famille au bord de la rivière la Tamassee. Mais ce n’est pas un cours d’eau paisible et elle s’y noie. Ses parents père veulent que son corps coincé sous un rocher à proximité d’une chute soit enlevé à la rivière et ils demandent qu’un barrage temporaire soit installé. La rivière est  protégée par une loi Fédérale (il est interdit d'en perturber le cours naturel) et Luke écologiste jusqu'au-boutiste s'y oppose. L’affaire fait du bruit, Maggie Glenn est dépêchée par son journal en tant que photographe avec un nouveau collègue. Originaire du coin, elle connaît la plupart des habitants. Son père y vit tout comme sa tante et des cousins. La jeune femme sait que la protection de la rivière continue de diviser la population. Quand Herb Kowalsky obtient des soutiens non négligeables notamment politiques, les dés semblent définitivement jetés.

Ce nouveau livre de Ron Rash aborde de nombreux thèmes : la douleur des parents, la protection de l'environnement, les enjeux économiques, la culpabilité, les rapports père-fille. Sans se faire donneur de leçons, l'auteur expose à travers ses personnages tous les éléments. Les amoureux de nature seront conquis car la Tamassee est un personnage à part entière. Avec une écriture qui fait appel à tous les sens (on voit cette rivière, on l'entend) et des personnages non exempts de failles ou de blessures, Le chant de la Tamassee pose énormément de questions.
Une lecture prenante, belle et âpre qui forcément interpelle.  Une fois de plus, Ron Rash fait mouche !

- Que le corps de la fillette appartient maintenant à la Tamassee, qu'à l'instant même où elle s'est avancée dans les hauts-fonds, elle a accepté la rivière selon ses conditions. C'est ça, la nature sauvage -la nature selon ses conditions- pas les nôtres, il n'y a pas d'entre-deux. C'est tout l'un ou tout l'autre.

Les billets de Jostein,  Mimi
Lu de cet auteur : Le monde à l'endroit - Un pied au paradis - Serena-  Une terre d'ombre

dimanche 14 février 2016

Evan S. Connell - Mrs. Bridge

Editeur : Belfond - Traduit de l'américain par Clément Leclerc - Date de parution : Janvier 2016 (première parution : 1959) - 360 pages à découvrir.

Avec ce roman, nous entrons dans l'intimité de Mrs. Bridge. S’il y a très peu de pages sur son enfance et son adolescence, la vie de l’épouse, de la mère au foyer constituent l'essentiel.
Nous sommes à Kansas City dans les années 1920-1930 lorsqu'elle se marie. Son époux avocat passe beaucoup de temps à son cabinet. Mrs. Bridge s’occupe tout naturellement de l’éducation de leurs trois enfants et veille au confort domestique. Les bonnes convenances et son manque de confiance font que Mrs. Bridge se noie facilement dans un verre d’eau. Incapable de prendre une décision par elle-même ou d’avoir un jugement, elle se range du côté des idées de son mari. Bien sûr, elle a des amies mais jamais elle ne se confierait à l’une d’entre elles. Que ce soit la lecture ou l'apprentissage d’une langue, elle a le don d’abandonner très vite tout ce qu'elle entreprend.
Les enfants grandissent et Mrs. Bridge s’ennuie de plus en plus souvent. Et par cette faille, les questions existentielles surgissent.

En 117 courts chapitres, l’auteur nous dépeint des situations de la vie de Mrs. Bridge. Alternant des scènes assez drôles (notamment avec ses enfants ou des personnes de la bonne société), ironiques mais également d’autres où l’on ressent ses angoisses.
Avec une écriture où l’observation est très fine, Evan S. Connell nous dresse un portrait très réussi de cette femme dans son contexte.  Ce roman possède un charme suranné mais il sait également nous toucher et j’ai éprouvé de l’empathie pour Mrs.Bridge.

 - Vous n'avez donc pas d'opinion personnelle ? Lui demanda Mabel en prenant un air menaçant. Mon dieu, réveillez-vous ! Nous avons été émancipées, que diable, continua-t-elle en se balançant d'avant en arrière, les mains derrière le dos, les sourcils froncés et le regard fixé sur le tapis du club.
- Vous avez certainement raison, s’excusa Mrs. Bridge en évitant discrètement le ruban de fumée qui s'échappait de la cigarette de Mabel. Mais vous ne trouvez pas difficile de savoir que penser ?

Elle passait de longs moments à regarder dans le vide, oppressée par un sentiment d'attente. Attente de quoi ? Elle ne savait. Quelqu'un allait venir, quelqu'un avait sûrement besoin d'elle. Mais chaque jour passait comme celui qu'il avait précédé. Rien d'intense, rien de désespéré n'arrivait jamais. Le temps ne passait pas. La maison, la ville, le pays, la vie même étaient éternels pourtant elle avait le pressentiment qu'un jour, sans avertissement et sans pitié, tout ce qui lui était cher, tout ce qui comptait pour elle serait détruit. Ainsi, de temps en temps, ses pensées, se faisaient-elles, par des voies détournées, plus profondes, descendant en spirale en quête de l'ultime sanctuaire, en quête d'une vie plus immuable que celle qu'elle avait transmise à ses enfants en les mettant au monde.

Les billets de Kathel, Mimi, Nicole, Orzech

Merci à Babelio !

vendredi 12 février 2016

Franck Bouysse - Grossir le ciel

Editeur : Le livre de poche- Date de parution : Janvier 2016 - 240 pages qui prennent à la gorge. 

22 janvier 2007, l’Abbé Pierre vient de mourir. Au fin fond des Cévennes, Gus paysan solitaire d'une cinquantaine d'années apprend l’information. Son chien Mars, la solitude en compagne, le travail à la ferme et les vaches à s’occuper hiver comme été sont son quotidien. Gus est un taiseux comme son plus proche voisin Abel. Les deux hommes ne se parlent que depuis vingt ans pourtant tous deux sont des enfants du pays qui ont hérité de la ferme familiale. A l’occasion, ils s‘aident pour certains travaux agricoles, ils en profitent pour parler un peu des bêtes, de la météo et boire un coup. Pas plus. Gus n’arrive pas à s’enlever de la tête le mort de l’Abbé Pierre et avec elle, ce sont d’autres souvenirs qui s’invitent ( « des souvenirs dont on ne sait jamais où ils mènent, ni même si ça fait du bien de le savoir, mais qui ressurgissent et s’imposent, sans crier gare »). En quelques jours, la vie de Gus est perturbée par des éléments : la visite d’un évangéliste, le changement de comportement d’Abel.

Si Franck Bouysse installe un suspense, il nous raconte avant tout une vie. L’écriture sans effets de manche prend à la gorge que ça soit pour décrire des blessures profondes ou l’amour de la nature comme ce que renferment les silences et les non-dits.
Les descriptions du monde rural, des attitudes, des gestes, des expressions et ce sont autant d’éléments qui ont déclenché chez moi une multitude de flashbacks. Alors forcément cette lecture m’a d’autant plus parlée, touchée (et remuée). 

Ici, les lignées, elles s’éteignent toutes les unes après les autres, comme des bougies qui n'ont plus de cire à brûler. C'est ça le truc, la mèche, c'est rien du tout si il y a plus de cire, une sorte de pâte humaine, si bien que l'obscurité gagne un peu plus de terrain chaque jour ; et personne n'est assez puissant pour contrecarrer le projet de la nuit. 

Et ces mots terribles au détour d’une phrase « une famille soudée par la ferme ».
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