jeudi 10 mars 2016

Angélique Villeneuve - Nuit de septembre

Editeur : Grasset - Date de parution : Mars 2016 - 155 pages lumineuses et précieuses. 

« Une nuit, ton fils s’est tué dans sa chambre, au premier étage de votre maison. Au matin à huit heures, avec son père tu l’as trouvé. » J'ai tourné autour de ce livre avec la crainte de recevoir des émotions qui m'auraient alourdie. Comment avais-je pu oublier la générosité et la bienveillance d’Angélique Villeneuve? Avec ce livre, elle donne et elle partage du sincère, du touchant mais aussi du respect, une humilité. La question du pourquoi n’a pas sa place. En employant, le « tu » pour écrire, elle partage avec le lecteur l’après. Le quotidien, les gestes qu’il faut continuer, la vie mais sans son fils.
Assise sur le lit où il a décidé « d’arrêter » ou à son bureau, dans les rues touchant les platanes comme par nécessité, le manque est présent. Les digues cèderont pour laisser place aux pleurs, son corps de mère lui fera sentir sa souffrance « Tu en as pris plein la figure et ta figure, ta couenne, tes os, l’expriment à leur petite manière » alors qu’elle est toujours à la recherche de ce mot qui n’existe pas pour la désigner.
Ecrire, mettre en mots l’absence, l’indicible, le vide mais aussi tout ce que son fils lui a apporté. Ce qui est précieux, ce que ne s’enlève pas.

Ce texte à la portée universelle m’a plus que touchée. Les yeux souvent baignés de poissons d’eau, la beauté, la poésie et la douceur qui s’en dégagent ont fait jaillir d’autres larmes. Parce ce que ce texte est rare, parce qu'il parle avant tout de vie, parce qu'il possède cette luminosité comme celle que l'on voit quand on lève la tête, ces rayons de soleil enrichis par la danse des feuilles des arbres.

Ce livre m’a beaucoup apportée et j'en suis sortie plus forte, je ne peux pas en dire plus.
Une lecture belle et nécessaire. 

À la fin tu as dit, J'ai ce que tu m'as donné. 
Je l'ai. 
Tu as répété ça. Tu as parlé au présent, en ce que parfois le présent ce pique d'annoncer le futur. 
Tu as dit, j'ai un fils.

Les billets d'Antigone, Cathulu, Gwen

Lu de cette auteure : Les Fleurs d'hiver Grand Paradis - Un territoire

Angélique Villeneuve sera ce week-end au salon du livre de Quentin (22) et aux Escales de Binic les 27 et 28 mars.

mercredi 9 mars 2016

Valérie Rodrigue - Rien ne résiste à Romica

Editeur : Plein Jour - Date de parution : Mars 2016 - 172 pages et une lecture nécessaire.  

Alors que  Romica faisait la manche au même endroit depuis quatre ans, Valérie Rodrigue a remarqué sa présence (car quelquefois, il faut un élément déclencheur pour «voir» que ce que l’on voit sans y prêter attention). La poussette avec l’enfant, les sacs en plastique (« C'est bien le signe d'une vie à la rue, les sacs en plastique») et ce besoin pour la journaliste d’aider cette jeune femme Rom enceinte.
Les Roms sont souvent diabolisés (des voleurs) dans les esprits quand ce n’est pas par les politiques eux-mêmes. En 2010, le président de la République lors de son discours de Grenoble parle  à la fois « des gens du voyage, de la délinquance et des Roms, comme si tout cela était indissociable ». Après ce discours, Valérie Rodrigue participe à l’aide aux devoirs des auprès des enfants roms  et s'implique auprès de Romica, jeune femme mariée très jeune contre son gré puis arrivée en France avec son mari. Ils vivent dans un bidonville sur un terrain boueux appelé le platz dans l'Essonne avec comme logement une cabane. La communauté y est rassemblée avec son chef auquel on paie un loyer.
Romica connaît les expulsions : ce n’est pas la première fois qu’il y a un arrêté préfectoral d’expulsion, les CRS puis les bennes. Alors il faut partir, trouver un autre endroit. Romica enceinte doit être suivie médicalement comme sa fille. Mais il faut lever des barrages et les appréhensions de Romica. Lui faire comprendre qu’elle a des droits, qu’elle peut espérer et vouloir plus d’un cabane car Romica rêve de travailler.

Valérie Rodrigue va devoir gagner la confiance de Romica, comprendre les règles des Roms (qui parfois freinent Romica), leur culture et leurs valeurs, tordre le cou aux préjugés que ce soit du côté des Roms ou de ses amies. Elle découvre la complexité, les aberrations de l’administration. Et des barrages, il y en a beaucoup mais ensemble, elles vont les lever : de l'Aide médicale d'état à la scolarisation des enfants, de l'obtention d'une formation à un emploi.

Ce récit d’une amitié et de l’intégration réussie de Romica est tout simplement formidable parce que Valérie Rodrigue peint une réalité sans chercher à l’embellir. L’auteur n’oublie pas de parler du travail des bénévoles, des réussites comme des échecs. Et puis, il y a des phrases qui font froid dans le dos, les Roms sont stigmatisés comme d’autres le furent à d’autres époques pour leurs origines avec les conséquences que l’on connaît. Une lecture plus que nécessaire à mes yeux !

Inutile d'être très perspicace pour deviner que les Roms des Balkans sont posés sur les routes par la nécessité, comme autrefois les Portugais ont fui leur pays, la dictature et la misère. Si les Roumains ou les Bulgares construire des abris sous nos axes autoroutiers, est-ce au non nom d'un mode de vie nomade ou d'une pauvreté extrême ? Qui quitte son pays, qui dort dehors par plaisir ?

Qui s'intéressait à Romica ? A toutes les Romica qui se battent pour s'en sortir, pour tirer leur famille, et leur communauté vers le haut ? La réussite, la volonté, le chemin parcouru, c'est moins sensationnel que le trafic de cuivre, de carburant, la prostitution, les vols à l'arraché ou les cambriolages.

mardi 8 mars 2016

Catherine Lacey - Personne ne disparaît

Editeur : Actes Sud - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Myriam Anderson - Date de parution : Février 2016 - 268 pages inventives, touchantes  et drôlement bien tramées !

Elyria, une trentenaire Américaine, quitte son travail, son mari du jour au lendemain sans prévenir quiconque et s’envole pour la Nouvelle-Zélande. Un peu avant lors d'une soirée, elle a juste échangé quelques mots avec un écrivain un peu bourru lui ayant dit que si un jour elle se rendait dans ce pays, il avait une chambre dans sa ferme pour la loger. C'est sur la base de cette formule polie mais avec l’adresse qu’Elyria a tout quitté. Arrivée sur place alors que tout le monde lui déconseille de faire du stop, elle utilise ce moyen pour traverser le pays. Au gré de ses rencontres, des imprévus, elle ne cesse de s’interroger et de se questionner  sur elle-même : « Ce que je voulais dire c'est que j'avais conscience qu'il faudrait que je fasse quelque chose que je ne savais pas faire, c'est-à-dire partir comme une adulte, comme une grande personne, énoncer le problème, remplir les papiers, faire tous ces trucs d'adultes mais je ne savais aussi que ce n'était pas tout le problème, que je ne voulais pas seulement divorcer de mon mari, mais divorcer de tout, de ma propre histoire ; j'étais poussée par des courants, par des choses invisibles, souvenirs et inventions et peurs tourbillonnant ensemble - c'était le genre de truc que tu ne comprends que des années plus tard, pas le genre de truc que tu peux expliquer à une quasi étrangère dans un placard à balai alors que t'es un peu près saoule, que tu ignores à peu près où tu es et ce que tu fais là, ou pourquoi certaines personnes reconnaissent l'odeur des secrets. »
Sa relation avec sa sœur adoptive, son couple avec son mari professeur universitaire en mathématiques, sa mère fantasque et portée sur la boisson : petit à petit, sa vie se dessine.

Pour un premier roman, Catherine Lacey n’a pas choisi la facilité et elle s’en sort très, très bien. Avec une écriture originale, souvent pétillante, un sens de la formulation qui émoustille l’esprit, ce qui aurait pu vite devenir pathétique ou lassant est souvent drôle ou nous touche. Alors oui, Elyria marche au bord du précipice, regarde au fond mais essaie de se démêler avec elle-même. Plus qu’attachante, elle est fragile, complexe, décalée et si proche de nous finalement.
Même si les dernières pages ne sont pas parfaites, il s'agit d'un premier roman à ne pas manquer  ! 

Et je suis devenue un havre-d’émotions-authentique, une personne au grand cœur, équilibrée et épanouie, une employée fiable, une femme capable d'entrer chez un traiteur, de commander un sandwich, de le manger et de lire le journal comme une femme adulte, sans penser la phrase « Je suis une femme adulte, qui mange dans son assiette, qui lit les nouvelles », parce que je n'étais pas observatrice de moi-même, mais j'étais un être « étant », une personne qui est simplement au lieu d'une personne qui est « presque « . Pendant environ un an, j'ai pensé qu'il en serait toujours ainsi, que j'avais atteint un niveau d'existence plus élevé que le précédent et qu'il n'y aurait pas de marche arrière, mais j'avais tort, il y avait une marche arrière, et j'ai fait marche arrière, j'ai même fait l'aller-retour, et l'aller et le retour encore.

"J'ai menti, j'ai dit, je ne suis pas venu ici avec mon mari. Il ne sait même pas où je suis", et après avoir dit tout ça, je me suis sentie plus légère mais l'atmosphère à  l'intérieur de la camionnette s'est assombrie, parce que c'est déjà assez décevant de savoir que les gens que nous aimons mentent parfois, mais c'est presque pire que de se souvenir que les étrangers aussi, et c'est pour ça qu'il vaut mieux ne pas avouer nos  mensonge à des étrangers, parce que ce n'est pas agréable d'apprendre que quelqu'un peut mentir même quand il n'y a rien en jeu, ou presque rien, et ce n'est pas agréable de se souvenir que nous avons tous cru aux mensonges d'autres étrangers, et même si à peu près tous les êtres vivants le savent, d'une certaine façon, ce n'est quand même pas le meilleur sujet à aborder au cours d'une conversation polie.


Les billets de Cath, Framboise
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